Extrait du n° 003 du bulletin de liaison CPCM (février 1998)
Des sermons et des homélies [ISSN : 1659-5114]
Article mis en ligne le 23 octobre 2009
dernière modification le 12 novembre 2009

par L’administrateur
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Il y a quelques années, l’un de mes passe-temps favoris (cela peut paraître curieux) était d’aller à la messe faire moisson de mots rares. Rien en effet ne m’intéressait plus que les homélies. Et pour cause ! Attentif, j’écoutais le prêtre débiter son « discours ». Bien sûr, je n’y entendais rien. Mais les grands mots m’intéressaient. Je les « pigeais » sur place et, une fois à la maison, je m’aidais du dictionnaire pour les « décrypter ». J’acquis ainsi maints mots rares : inadéquation, parousie, eschatologique, etc. J’appris même par cœur des phrases entières – glanées ici et là dans telle ou telle homélie - tant elles étaient belles et musicales : merveilleux butin pour mes dissertations...

Naturellement je n’y comprenais pas grand-chose, je l’ai dit, aux homélies. Ni personne d’ailleurs. Vu le grand nombre de ceux qui baillaient. Que voulez-vous ? Dans l’Église, tout le monde ne peut pas être savant. D’ailleurs, combien le sont ? L’Église est l’Église des petits, des gens simples. Et s’il est vrai que saint Paul était un homme fort cultivé, ce n’était pas le cas de Pierre (un simple pêcheur !), ni de Jean, ni d’ailleurs des autres disciples de Jésus. Cependant, la Parole de vie dans la bouche de ces gens ! Une dynamite et qui a brisé tant de « miroirs des palais de concepts ».

Je me rappelle avoir entendu quelqu’un dire un jour que la grande erreur des prêtres était de transformer l’autel de Dieu en une chaire de théologie ou de philosophie. Cela est vrai. Malheureusement.

Il semble en effet que nos prêtres aient oublié que le rôle premier du christianisme est d’éveiller les consciences, de bouleverser le monde, les cœurs. Et ce par la seule vertu de la Parole - au commencement était la Parole [1]. Jésus, lui, n’a pas fait autre chose. Il n’a fait que cela. Il ne s’est pas mêlé de longues spéculations philosophico-théologiques. Il a communiqué un message, transmis une chaleur, prêché une conversion personnelle, un retournement total. Sa Parole était si profonde - une épée à double tranchant - que la plupart de ceux qui l’écoutaient s’en trouvaient le coeur tout ramolli de bonheur. « Jamais homme n’a parlé comme cet homme ». Vraiment. Et « tout l’effort de Jésus [a visé] à ramener chaque homme concret en son centre [2] ».

Que le lecteur y prenne garde. Ce que nous fustigeons, c’est la tendance de plus en plus outrancière à l’intellectualisme. Que les prêtres soient pour la plupart docteurs en théologie, en philosophie ou en droit canon, cela n’est pas sans intérêt. C’est même utile. Mais qu’ils nous en fassent étalage, que l’abstraction intellectuelle se substitue à la Parole d’amour, cela, avouons-le, ne nous satisfait pas. Non, ces homélies pompeuses - « produits d’une savante compilation et d’une rhétorique habile » - n’étanchent pas notre soif.

Il faut « ensemencer [les] consciences par des actes-paroles inépuisable afin que surgissent au cours des millénaires des hommes éveillés [3] ». Il faut ressusciter les mots [4] , il faut toucher, faire vibrer les cœurs. En somme, moins de comédie !

On sait, par ailleurs, que les chrétiens finissent par « intérioriser des mots, des vérités en forme de slogans, des impératif et [deviennent] étrangers à [leur] voix intérieure d’éveil [5] ». Or toute vérité qui ne jaillit pas du fond, de la source, est un cadavre de vérité, un simulacre, le vide d’amour. Car, il n’est pas de vérité sans amour, sans élan, sans chaleur. Jean Sulivan dira d’ailleurs : « Si le pommier ne fleurit pas en vous, il n’y a pas de printemps [6] ».

Non, ces paroles fades - glacées – nous laissent froids. Je n’aime pas les fonctionnaires du culte qui ne font que trop bien leur métier. Je préfère des hommes vivants, vrais, libres. « Un homme libre est éternel [7] . »

Cependant, la vraie question est ici. Pourquoi ces paroles ne font pas bouger d’un seul pouce [8] ?

« Comment reparler l’Evangile quand on a une âme de lapin ? [9] »

C’est que nous parlons trop de Dieu [10] , raisonnons, - ratiocinons – trop sur Dieu. « Nous ne le jouons pas assez, c’est-à-dire que nous ne le laissons pas s’exprimer à travers nous [11] . » Il faut que la Parole soit mangée (Marcel Jousse parle de la manducation de la parole), assimilée, transsubstantiée pour être donnée en retour, rendue, proposée comme une parole qui transforme.

Ce que nous disons est simple. L’Eglise aura réussi à donner le Christ au monde quand elle aura seulement cessé d’être un centre de tempêtes, de mensonges, d’esclavage, pour se muer en un centre d’équilibre, d’amour, de liberté. Et donc de Vérité.

La Parole de Jésus, près de deux mille ans après, continue à faire éclater de joie bien des cœurs, à retourner bien des vies. Les homélies ? Tout le contraire. En tout cas, la plupart de celles que j’ai écoutées. Et c’est paradoxal !

Cela peut expliquer d’ailleurs le fait que beaucoup de chrétiens catholiques désertent l’Eglise pour différentes sectes ou églises où la parole semble plus vivante, plus simple, plus proche des cœurs, bref, moins cérémonieuse et moins creuse.

Il faut mettre au grenier les paroles numérotées, les savantes homélies. Il faut mettre au grenier, disons-nous, les leçons de théologie qui ne sont que trop brillantes, avec lesquelles on nous rebat les oreilles à longueur de messes. Jean Sulivan disait : quand j’ai compris que je faisais de la comédie, alors j’ai cessé de faire des sermons [12] . Voilà un bel exemple ! Si on n’a rien à dire qui vienne du cœur, qui fasse frémir parce qu’on en avait frémi soi-même, eh bien, qu’on se taise.

François HODONOU, in Chrétiens pour changer le monde, n° 003 du 8 février 1998, pp. 1-3.

Notes :

[1« Aucune preuve n’est donnée sinon qu’Au commencement était la Parole, qu’elle est venue parmi nous, qu’elle y demeure dans l’humilité. » Jean Sulivan, cité in Rencontres avec Jean Sulivan, N°9, novembre 1995.

[2Jean Sulivan, Matinales, p. 58.

[3Jean Sulivan, Op. Cit. C’est nous qui soulignons.

[4« Inutile de parler de résurrection si les mots ne sont pas ressuscités, si la joie ne bat pas des ailes dedans ». Jean Sulivan, Ibid.

[5Jean Sulivan, Ibid.

[6Jean Sulivan, Ibid.

[7Jean Sulivan, Ibid.

[8Cf L’Exode, titre d’un ouvrage de Jean Sulivan. « Mettez-vous en marche, vous êtes le sens et le chemin. »

[9Jean Sulivan, Op. cit.

[10Or Dieu n’est pas loin de chacun de nous, nous dit saint Paul.

[11Jean Sulivan, Op. cit.

[12Cf. le film Vedo le stelle. Nous citons de mémoire.

P.S. :

Cet article a été publié le 5 février 1998 dans le n° 003 du bulletin de liaison « Chrétiens pour changer le monde ». A notre avis, il n’a pas pris une ride et reste d’actualité. Son auteur l’avait signé d’un pseudonyme : Constant Korhimpa. Il était alors étudiant à l’Université Nationale du Bénin (Cotonou). Il est aujourd’hui professeur de lettres. Et son nom est François Hodonou. Il vient de publier aux Editions Baudelaire à Lyon, en France, un recueil de poèmes intitulé "Quand nous nous promènerons dans la voie lactée" suivi de "L’averse est de saison et la mort a pris mes yeux" sous le pseudonyme de François Aurore. Voici en quels termes il m’a présenté il y a quelque temps cet ouvrage :

« Permettez-moi, pour finir, de vous informer de ce que je viens de faire paraître, à Lyon, en France, et sous le pseudonyme de François Aurore (encore un pseudonyme... Un de mes amis me faisait remarquer, il y a peu, que ce recours perpétuel et "excessif" aux pseudonymes traduit de gros ennuis avec ma propre identité... Je le crois aussi...) - je viens donc de faire paraître un petit livre qui est, d’abord, une méditation sur la marche au sens métaphysique et "chrétien" du mot, mais également une sorte d’éloge à la Mort :

"Car nous ne sommes que la feuille, que l’écorce,

Mais le fruit qui est au centre de tout,

C’est la grande mort que chacun porte en soi.

C’est pour elle que les jeunes filles s’épanouissent

Et que les enfants rêvent d’être des hommes"

C’est Rainer-Maria Rilke que je cite. Sulivan, notre ami, l’a beaucoup "fréquenté"... »

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