Désarmer les dieux Une lecture africaine du nouveau livre du philosophe français Jean-Marie Muller Par Kä Mana
Article mis en ligne le 15 septembre 2010

par L’administrateur
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Désarmer les dieux Une lecture africaine du nouveau livre
du philosophe français Jean-Marie Muller
est un article de Kä Mana, que nous a aimablement transmis Jean-Marie Muller. Kä Mana est une vieille connaissance de "Chrétiens pour changer le monde" (CPCM), et nous publions ici son texte si pertinent avec un réel plaisir. C’est l’occasion d’inviter tous les amis de CPCM à prendre le temps de lire le résumé d’Étienne Godinot : il s’agit d’une contribution de taille au dialogue interreligieux qui nous est si cher. Osons réfléchir sur les religions ! Raison et Foi doivent aller de pair, surtout dans notre Afrique d’aujourd’hui !

Le célèbre penseur Français Jean-Marie Muller vient de publier, dans la collection Sagesses des Editions Le Relié de Poche en France, un livre remarquable d’intelligence et de lucidité sur le christianisme et l’islam face à la non-violence. Dans le contexte actuel où l’on a tendance à braquer l’attention sur la violence des groupes extrémistes et fondamentalistes qui se servent de la religion comme fondement idéologique pour des attentats meurtriers ou comme socle d’une certaine vision du choc des civilisations animée par des religions assoiffées d’hégémonie sur le monde, l’auteur s’est engagé à creuser en profondeur le problème de la violence dans le christianisme et en islam. Au lieu de s’en tenir aux débats sur la manière dont les mouvements terroristes et les extrémismes religieux recourent aux textes sacrés, il s’est proposé d’interroger sereinement et sans parti pris les textes eux-mêmes : ces livres saints que sont la Bible et le Coran. Il a voulu savoir ce que ces livres disent de la violence et de la non-violence à partir de l’image de Dieu qu’ils proposent, de la compréhension qu’ils donnent du divin dans le monde et des perspectives concrètes qu’ils ouvrent aux adeptes de l’islam et du christianisme. Dans le même souffle, il a voulu poser un regard aiguisé sur la tradition d’interprétation que ces textes fondateurs ont suscitée depuis que les communautés de foi les lisent, les commentent et promeuvent leur compréhension de Dieu. Sous la forme d’une enquête patiente, honnête, fouillée, solidement argumentée et tout autant pleine d’allant critique que de sympathie ardente pour la vocation des religions dans la construction de la paix aujourd’hui, l’auteur dégage l’horizon d’une nouvelle vision de Dieu qu’il propose comme chemin d’avenir non seulement aux croyantes et aux croyants, mais à tous les homme et à toutes les femmes de bonne volonté qui misent sur la force de la spiritualité pour juguler la violence sur la terre.

Dans la profondeur de la Bible et du Coran

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les terrorismes et les fondamentalismes religieux qui pullulent aujourd’hui ne sont que des falsifications de la pureté non-violente des textes sacrés, Jean-Marie Muller veut que nous regardions les textes eux-mêmes pour voir ce qu’ils disent et ce qu’ils permettent de dire sur la violence ou sur la non-violence. Son enquête nous livre, de ce point de vue, une étonnante anthologie des textes sacrés qui poussent à la violence, des textes qui valorisent les massacres et les exterminations, qui dévoilent Dieu comme un être de cruauté extrême et de terreur destructrice sans limites. Patiemment, Jean-Marie Muller déroulent ces textes sous nos yeux. Il les commente et en déplie les significations macabres. Dans la Bible comme dans le Coran, nous découvrons qu’ils sont nombreux, ces récits où Dieu est présenté comme un Dieu armé, violent, nimbé d’une puissance de terreur et toujours prompt à menacer les hommes de ses armées célestes programmées pour des destructions massives. Pour Jean-Marie Muller, il convient de regarder avec lucidité toute cette violence attribuée à Dieu par les textes sacrés et de ne pas en édulcorer le sens dans une fuite commode de leur réalité. Cela est d’autant plus utile que ce sont ces textes qui fondent les extrémismes et les terrorismes religieux aujourd’hui. Ceux-ci ne font que tirer les conséquences logiques d’une vision de Dieu que l’on trouve dans la Bible et le Coran, de manière indubitable. Que faut-il faire de ces textes aujourd’hui ? Quelle lecture faut-il en faire ? Que convient-il de penser du Dieu armé dont l’œuvre destructrice est partout visible dans les textes sacrés ?

Pour répondre à cette question, Jean-Marie Muller s’attache à mettre en lumière une autre dynamique fondamentale de la Bible et du Coran : la dynamique du Dieu Amour, du Dieu de la non-violence. Dans la foi chrétienne, ce Dieu a, grâce à la figure du Christ, le visage sublime dans son essence : c’est Dieu qui n’est qu’amour, pour reprendre la belle expression du Père Varillon. Dans le Coran, le souffle de ce Dieu traverse de nombreuses sourates et construit une vision splendide de la relation du divin avec l’humain. Jean-Marie Muller nous fournit de ce Dieu Amour une anthologie des magnifiques textes. Une lumineuse compréhension de l’action divine dont la signification ne peut pas, pour toute conscience raisonnable à laquelle le livre du penseur français s’adresse, entrer dans le même cadre d’intelligibilité du divin que les textes qui présentent Dieu comme un être violent, destructeur, le Dieu des armées sur laquelle se sont appuyés tous les extrémismes religieux depuis des siècles. Si cette vision du Dieu Amour est au cœur de la dynamique de la révélation biblique et coranique, comment cette essence d’amour peut-elle se conjoindre avec la violence destructrice dont parlent, clairement aussi, les saints livres ?

Pour Jean-Marie Muller, les deux forces d’interprétation du divin, qui structurent la Bible et le Coran, structurent également la tradition herméneutique des communautés de foi tout au long de leur histoire. Son livre est une véritable mine où nous découvrons les trésors de lecture qui valorisent le Dieu Amour, des textes somptueux qui ont construit l’éthique profonde de l’humain dans le christianisme comme en islam. Nous découvrons aussi des interprétations ténébreuses et cruelles de Dieu, des monstruosités qui donnent froid dans le dos, tellement Dieu, sur la base des textes bibliques ou coraniques, y est présenté comme un redoutable Moloch, un Minotaure sans pitié et un exterminateur sans scrupules. Pour présenter toute la tradition chrétienne et musulmane des lectures des saints textes, Jean-Marie Muller fait montre d’une fabuleuse érudition. La lecture de son livre est, de ce point de vue, très enrichissante. Les grands auteurs chrétiens et musulmans sont convoqués avec une ampleur et une profondeur impressionnante. Ampleur et profondeur à partir desquelles le penseur français dégage l’horizon et balise le champ de sa propre compréhension du problème de la violence et de la non-violence dans le christianisme et en islam.

S’il existe, Dieu est non-violent

Face à la manière ambiguë dont les textes saints et les traditions herméneutiques, en islam comme dans le christianisme, présentent Dieu, la vision que Jean-Marie Muller propose est celle de la déconstruction des textes et des traditions pour voir selon quels mécanismes leurs compréhensions du divin ont pu prendre corps. Il montre clairement comment les auteurs des livres sacrés et les interprètes de ces livres tout au long de l’histoire, imaginent et construisent des idoles armées qu’ils mettent à la place de Dieu. J’ai trouvé remarquable la manière dont Jean-Marie Muller déconstruit le mythe de la conquête de Canaan, dans la Bible. A ses yeux, les auteurs sacrés qui écrivent fort longtemps après les événements qu’ils décrivent, le font à l’intérieur d’un nouveau contexte : celui de la politique de puissance et de la dynamique d’une ambition de grandeur politico-idéologique prônée par leur Roi. Avec une telle idéologie et une telle grille de lecture, l’invention du Dieu des armées, Yahvé Sabaoth, devient un principe de structuration du divin. Les auteurs peuvent alors déployer une vision violente de la toute-puissance destructrice attribuée à Dieu et produire à profusion des récits à la gloire de cette idole fabriquée de toutes pièces. Une idole qui n’a rien à voir avec le vrai Dieu d’amour. Face au Coran, Jean-Marie Muller s’adonne à la même déconstruction où il dissèque la personnalité du prophète de l’islam et les faisceaux d’intérêts clairement perceptibles à partir desquels s’installe la violence dans les fibres du texte sacré. Violence qui nourrira tout au long de l’histoire les tueries, les carnages et les terrorismes de tous bords qui sont présentés par les extrémistes religieux comme étant totalement licites, avec des promesses de récompenses au paradis pour des actes que la simple éthique humaine trouve abominables et condamnables.

Une fois ce principe de déconstruction établi comme clé de lecture, Jean-Marie Muller a tout le loisir de montrer comment la vraie ligne de démarcation pour comprendre la vraie intention des textes bibliques et coranique est celle qui doit clairement distinguer les « dieux armés » construit par les hommes dans leurs idéologies et leurs intérêts, et le « Dieu désarmé » qui ne peut être que le Dieu non-violent : Dieu Amour. L’intuition théologique que le philosophe français développe ici est décisive. Si le vrai Dieu est le « Dieu désarmé », tous les textes qui présentent Dieu comme le tout-puissant Seigneur des Armées et le fondement de toutes les violences religieuses dans leur extrémisme et dans leur terrorisme, sont abrogés. Tous les textes, mais aussi toutes les traditions religieuses de violence et de destruction. Aux idoles trop humaines, il convient de substituer la lumineuse vérité du Dieu Amour, socle spirituel de la non-violence. On comprend pourquoi Jean-Marie Muller, au lieu d’intituler son livre « Désarmer Dieu », l’a plutôt intitulé « Désarmer les dieux ».

« Dans un premier temps, écrit-il, j’ai pensé donner pour titre à mon manuscrit « Désarmer Dieu ». Mais je me suis vite aperçu que ce serait une erreur. Car, en toute hypothèse, le vrai Dieu n’est pas armé et il serait insensé de prétendre le désarmer. Chacun peut douter de l’existence de Dieu, mais nul ne peut ignorer l’existence de nombreux dieux armés que les hommes violents ont imaginés pour justifier leur propre violence. Ce sont ces faux dieux qu’il faut désarmer pour pouvoir penser Dieu ».

Nous avons ici plus qu’un projet théologique ou philosophique. Nous avons ici un vrai projet de civilisation, un projet de nouvelle civilisation mondiale dont le fondement éthique et spirituel est la non-violence.

Enjeux pour l’Afrique


Si j’ai tenu à présenter ici la substance du livre de Jean-Marie Muller, c’est parce que je trouve ce livre décisif pour le monde actuel en général et pour le continent africain en particulier. L’Afrique est aujourd’hui victime d’une violence mondiale globale. Une violence de civilisation dont les dimensions économiques, politiques et socioculturelles sont partout visibles. Ces dimensions sont celles de la misère de nos populations, des dictatures et des despotismes qui nous gouvernent, des injustices et des inégalités de l’ordre mondial actuel ainsi que des idéologies guerrières dont les problèmes actuels du terrorisme et de l’armement nucléaire sont des manifestations tragiques et inhumaines. Il est curieux de voir que cette situation de civilisation n’est pas souvent perçue comme un choix profond que les hommes ont fait de fonder l’organisation du monde sur le socle de l’inhumain, c’est-à-dire sur la violence comme mode d’être et comme vision du monde. Tout se passe comme si, partout sur la surface de la terre, ce choix de la violence est considéré comme allant de soi et qu’il faut simplement tout faire pour que les peuples, les nations et les civilisations s’arc-boutent les unes contre les autres dans l’équilibre de la terreur. C’est contre ce choix qu’il est urgent de s’inscrire en faux et de mobiliser les consciences en vue d’un nouveau choix d’humanité aujourd’hui : la construction d’une culture et d’une civilisation de la non-violence.

L’Afrique, de par sa position de victime de la violence du monde, est plus que tout autre continent en mesure de comprendre les fondements humains de la non-violence et de proposer au monde un vrai projet d’une civilisation de la non-violence. C’est dans le cadre de ce projet que le livre de Jean-Marie Muller devra nous intéresser, nous Africains et Africaines : il ouvre nos yeux, nos esprits, nos consciences et nos cœurs à l’essentiel de notre vocation actuelle dans le monde. Notre vocation comme bâtisseurs de nouvelle civilisation.

Kä Mana,

Philosophe et théologien

Désarmer les dieux, Editions Le Relié Poche, 714 pages, 15 Euros

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Désarmer les dieux Une lecture africaine du nouveau livre du philosophe français Jean-Marie Muller Par Kä Mana
Maëlle - le 28 juin 2012
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C’est incroyable de voir comment j’ai un mal fou à arrêter de venir vous lire – Completement accro



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