Café rencontre du samedi 28 novembre 2009 : Introduction au débat [ISSN : 1659-5114]
Article mis en ligne le 3 décembre 2009
dernière modification le 8 décembre 2009

par L’administrateur
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Le thème général de cette année académique, 2009-2010, est : "Le dialogue interreligieux : préserver la paix sociale envers et contre tout". Après avoir introduit l’année en octobre, nous nous nous sommes penchés, le samedi 28 novembre dernier, sur l’un des sous-thèmes retenus : "Nécessité pour les Africains de garder la mémoire de leur passé, d’en approfondir la connaissance".

De fâcheux contretemps ont empêché d’informer largement, notamment par email, de la tenue de cette rencontre. Grâce au téléphone qui a fonctionné localement, elle s’est quand même tenue, comme d’habitude à l’institut du Bénin (IUB) à Aïdjèdo, à Cotonou. Toutes nos excuses à ceux à qui l’avis au public envoyé par email a fait défaut cette fois-ci.

Voici l’introduction au débat, préparée par Albert Gandonou. Le compte rendu suivra incessamment.

Introduction au café rencontre du samedi 28 novembre 2009

Sous-thème retenu : Nécessité pour les Africains de garder la mémoire de leur passé, d’en approfondir la connaissance (finalité, pédagogie, supports en contexte d’oralité, présence de valeurs humaines, universelles, évangéliques, présence de valeurs devenues caduques, anachroniques…). Paul VI avait proclamé à Kampala, en 1969 : « Africains, désormais vous êtes vos propres missionnaires. Et vous pouvez et vous devez avoir un christianisme africain. » (Extrait du compte rendu du café rencontre du 31 octobre 2009).

Objectif : Elargir notre regard en matière de religion et de spiritualité.

Eléments pour développer ce sous-thème

1) Rappeler le thème général de cette année académique : « Dialogue interreligieux : préserver la paix sociale envers et contre tout ».

2) La culture, d’une façon générale, c’est la connaissance du passé et la capacité de mettre en perspective. C’est elle qui met à l’abri des manipulateurs, c’est elle qui protège de ceux qui veulent exploiter l’ignorance. « D’où nous viendra la renaissance ? », demandait Simone Weil. Et elle répondait : « Du passé, si nous l’aimons. » On aurait tort d’y voir un programme politique réactionnaire. Il ne s’agit pas de politique. Il s’agit de spiritualité. Il s’agit de civilisation. C’est le contraire de la barbarie, qui veut faire table rase du passé. C’est le contraire de l’inculture, qui ne connaît que le présent. L’esprit, c’est la mémoire, disait saint Augustin. Cela vaut pour les peuples comme pour les individus. » (André Comte-Sponville, L’esprit de l’athéisme Introduction à une spiritualité sans Dieu, Paris, Albin Michel, 2006, p. 32).

3) Illustration par des exemples.

a- Les stoïciens ont certains enseignements qui sont comparables à ceux de Jésus et qu’on trouve notamment chez Épictète (v. 50 après J.-C. – v. 130), philosophe latin de langue grec des 1er et 2 e siècles de l’ère chrétienne.

- « Le sage sauve sa vie en la perdant. » (P. 172)

- « Pour moi, qu’est-ce que je veux ? Connaître la nature et la suivre. Je cherche donc qui est celui qui l’a le mieux expliquée ; on me dit que c’est Chrysippe, mais je ne l’entends point ; je cherche donc quelqu’un qui me l’explique. Jusque-là il n’y a rien de bien extraordinaire. Quand j’ai trouvé un bon interprète, il ne reste plus qu’à me servir des préceptes qu’il m’a expliqués et qu’à les mettre en pratique ; et voilà la seule chose qui mérite de l’estime. Car, si je me contente d’expliquer ce philosophe et d’admirer ce qu’il dit, que suis-je ? Un pur grammairien et non un philosophe, avec cette différence que, au lieu d’Homère, j’explique Chrysippe. » (Pp. 76-77). Cf. La différence entre un chrétien et un christologue, entre un marxiste et un communiste,...

- « Pourquoi fais-tu le stoïcien ? Prends donc le nom que tes actions demandent, et ne t’orne point d’un nom qui ne te convient point et que tu ne fais que déshonorer. » (P. 129).

- « … que la philosophie ne paraisse chez toi que par ses actions. » (P. 164)

- « tu as pitié des aveugles, des boiteux ; pourquoi n’as-tu donc pas pitié des méchants ? Ils sont méchants malgré eux, comme les autres sont boiteux et aveugles. » P. 106).

- « Chaque chose a deux anses : l’une, par où on peut la porter, l’autre, par où on ne le peut pas. Si ton frère donc te fait une injustice, ne le prends point par le côté de l’injustice qu’il te fait, car c’est l’anse par où on ne saurait ni le prendre, ni le porter ; mais prends-le par cet autre côté, qu’il est ton frère, un homme qui a été élevé et nourri avec toi, et tu le prendras par le bon côté, qui te le rendra supportable. » (Pp. 69-70)

- « On jette dans le public des figues et des noisettes. Les enfants se battent pour les ramasser. Mais les hommes n’en font aucun cas. On distribue des gouvernements de province ; voilà pour les enfants. Des prétures, des consulats ; voilà pour les enfants. Ce sont pour moi des figues et des noisettes. Il m’en tombe par hasard une sur ma robe, je la reçois et je la mange. C’est tout ce qu’elle vaut ; mais je ne me baisserai point pour la ramasser et je ne pousserai personne. » Pp. 172-173). Dans nos sociétés que de gens sont poussés, calomniés, voire éliminés parfois par empoisonnement ou par des gris-gris, même par des chrétiens, pour ramasser des figues !

- « Cherche à être longtemps caché. Ne philosophe que pour toi. » (P. 164)

- « Le désir de la vaine gloire t’a fait paraître avant le temps, le froid ou le chaud t’ont tué. » (P. 165)

b) Plotin (205-270) est un philosophe néoplatonicien du 3e siècle de notre ère. Saint Augustin s’est converti à ses idées au même moment qu’il s’est converti au christianisme. Plotin a donc eu, par l’intermédiaire de saint Augustin, une influence certaine sur le développement de la doctrine chrétienne : « Augustin va réinterpréter la bonne nouvelle de Jésus à partir de son néoplatonisme, lui qui s’est converti quasiment au même moment à Plotin et au christianisme. Sa pensée sera dominante dans la doctrine chrétienne jusqu’au XIIIe siècle où la redécouverte d’Aristote par les européens grâce aux chercheurs musulmans et arabes mettra fin à l’hégémonie augustinienne au profit du thomisme . » Mais ce qu’on veut souligner ici, ce n’est pas cela. C’est le fait que Plotin était un grand mystique, tout païen qu’il était. Ceci prouve une chose très importante et « Bergson l’a bien vu : l’expérience mystique est un phénomène universel et extrêmement significatif. Même si ce phénomène n’atteint sa plénitude qu’avec le christianisme, il n’en existe pas moins d’une manière très authentique dans l’humanité tout entière, et l’expérience plotinienne en est un des exemples les plus remarquables . »

c) Nous connaissons de grands mystiques chrétiens. Et nous venons de faire la connaissance de Plotin. Il y a eu au moyen âge de grands mystiques musulmans. « Il y a eu, par exemple, de grands mystiques musulmans dont on ne parle pas assez, de grands soufis dont le pape en tout cas ne dit rien : Hasan Basri (mort en 772), Ragi’a al-‘Adawiyya (VIIIe siècle, morte en 801), la chantre de l’amour pur, Abu Mansur Ibn Husayn al-Hallaj (v. 858-922), Ibn Arabi (1165-1240) dont « la doctrine est centrée sur la théorie du Logos ». De nos jours, il y a certainement encore des mystiques musulmans.

d) Les philosophes grecs et les sages d’Asie sont en réalité d’authentiques spirituels : exercices spirituels, intériorité, mode de vie en accord avec leur vision du monde, etc. Plotin en est une excellente illustration. Epictète aussi, comme on a pu en juger par les citations ci-dessus. Gautama, Lao Tseu, le Dalaï Lama, etc. et tous les sages d’Asie. Mais revenons aux grecs. Socrate, dans Gorgias de Platon , considérait par exemple qu’il était préférable de subir l’injustice que de la commettre : « commettre l’injustice est donc plus mauvais que la subir, parce que le mal y est plus grand » (p.190). On comprend mieux pourquoi le christianisme, naissant dans le bassin méditerranéen, s’est tant incliné devant la civilisation grecque !

e) Un philosophe tel que Spinoza a parlé de Jésus. Savons-nous ce qu’il a dit de lui ? De cet auteur, Alain a écrit ceci : « Spinoza, le plus rigoureux et le plus sûr des maîtres à penser, est le modèle de l’homme libre ». Voici quelques citations de Spinoza, Traité politique Lettres, Paris, Garnier Frères Flammarion, 1966 :

- « … je ne crois pas du tout nécessaire pour le salut de connaître le Christ selon la chair. Mais il en est tout autrement du fils éternel de Dieu, c’est-à-dire de la sagesse éternelle qui s’est manifestée en toutes choses, principalement dans l’âme humaine et, plus que nulle part ailleurs, dans Jésus-Christ. (…) cette sagesse s’est manifestée au plus haut point par Jésus-Christ, … (…) Quant à ce qu’y ajoutent certaines Eglises, à savoir que Dieu a pris une nature humaine, j’ai averti expressément que j’ignore ce qu’elles veulent dire. » P.336.

- « Je conclus donc que la résurrection du Christ d’entre les morts fut en réalité toute spirituelle, et n’a été révélée qu’aux seuls fidèles par un moyen à leur portée ; j’entends par là que le Christ est entré en possession de l’éternité et qu’il s’est levé d’entre les morts (je prends ces mots au sens où le Christ les a pris quand il a dit : « laissez les morts enterrer les morts »), du fait même que, par sa vie et par sa mort, il a donné l’exemple d’une sainteté unique ; j’entends aussi qu’il tire ses disciples d’entre les morts pur autant qu’ils suivent son exemple. » Pp.339-340

- « Ce que le Christ dit de plus grand de lui-même, c’est qu’il est le temple de Dieu, et cela parce que Dieu, comme je l’ai montré dans ce qui précède, s’est manifesté principalement dans le Christ. C’est ce que Jean a voulu dire en se servant d’expressions plus fortes : le Verbe s’est fait chair. » P.340

f) Le pape Jean-Paul II, dans « son œuvre de repentance », a demandé pardon aussi pour l’esclavage des nègres. Mais, sur le christianisme, gardons-nous bien en mémoire ces propos d’Aimé Césaire en ces temps où on cherche à nous présenter l’image d’une Eglise catholique « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » ?

- « Colonisation et civilisation ?

La malédiction la plus commune en cette matière est d’être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte.
Cela revient à dire que l’essentiel est ici de voir clair, de penser clair, entendre dangereusement, de répondre clair à l’innocente question initiale : qu’est-ce qu’en son principe que la colonisation ? De convenir de ce qu’elle n’est point ; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit ; d’admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher aux conséquences, que le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec, derrière, l’ombre portée, maléfique, d’une forme de civilisation qui, à un moment donné de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes.

Poursuivant mon analyse, je trouve que l’hypocrisie est de date récente ; que ni Cortez découvrant Mexico du haut du grand téocalli, ni Pizarre devant Cuzco (encore moins Marco Polo devant Cambaluc), ne protestent d’être les fourriers d’un ordre supérieur ; qu’ils tuent ; qu’ils pillent ; qu’ils ont des casques, des lances, des cupidités ; que les baveurs sont venus plus tard ; que le grand responsable dans ce domaine est le pédantisme chrétien, pour avoir posé les équations malhonnêtes : christianisme = civilisation ; paganisme = sauvagerie, d’où ne pouvaient que s’en suivre d’abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes devaient être les Indiens, les Jaunes, les Nègres. » (Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 1955, pp. 8-9)

Est-ce que nous gardons bien en mémoire que le christianisme, dans son ensemble, a béni et accompagné la violence et l’injustice inqualifiable de l’esclavage et de la colonisation qui ont sévi en Afrique, en Amérique et aux Antilles pendant des siècles ?

g) Aniceti Kitereza, Les enfants du faiseur de pluie, Paris, UNESCO/l’Harmattan, 1996 (pour la traduction française d’un ouvrage écrit en langues africaines - kerewe de Tanzanie puis kiswahili - avant d’être traduit en allemand puis en français) :

- « Ce qui est mauvais pour les autres est bon pour sa propre mère. » (p. 26). Nous avons là l’idée de l’amour maternel réputé partout inconditionnel, et qui est la porte ouverte sur l’Amour du Dieu de Miséricorde, du Dieu de toute Bonté, dont Jésus nous a apporté le témoignage par son enseignement et par sa vie même.

- « Un père peut se fâcher mais il ne rejette pas son enfant. » (p. 77). Ce n’est plus la mère, mais le père qui ne rejette jamais son propre enfant. Tel est le Dieu de Jésus qui était déjà à l’œuvre dans tout l’Ancien Testament : il se fâche contre Israël mais ne le rejette jamais !

- « Les chiens méchants ne restent pas ensemble ; celui qui t’a fait du tort, fais-lui du bien » (p. 139), conseille la mère, Nkwanzi, à sa fille, Bugonoka, qui retourne chez son mari où on l’a beaucoup persécutée parce qu’elle n’avait pas encore fait d’enfants. On entend bien dans ce conseil maternel le sermon sur la montagne de Jésus : « Faites du bien à ceux qui vous persécutent ». Avec ici cette note particulière que ce précepte divin est aussi un moyen pour les hommes de vivre ensemble.

h) R. GBÈNYƆVI kpo J.-N. VÌNYƆƉE kpo, Lo, Paris, Binndi E Jannde, 1983.

- Gbɛ ’li ma gbɔn kɛn xwé. (P. 86) Traduction littérale : Le chemin de la vie ne passe pas par la maison de la haine, de la rancune.

- Mɛ tɔn ma sà à ɔ, mɛ nɔví tɔn nɔ yì agbanjí ǎ. (P. 90) Traduction littérale : [Au marché], tant qu’on n’a pas fini de vendre ses propres marchandises, celles de son frère ne va pas sur l’étalage.

- Nú gàn na gán ɔ, g’ɛ̌n e nɔ g’ɛ́n. (P. 90) Traduction littérale : Le salut du chef vient du soutien solidaire de ses administrés.

- Gbɔ̀ nú nɔ́ blá wù nú hlà ǎ. (P. 108) Traduction littérale : Le loup ne s’embarrasse pas de pitié envers le mouton. Cf. Plotin : « La loi veut qu’à la guerre on trouve son salut dans la bravoure et non dans les prières. » Il y a des lois qui s’imposent naturellement selon les situations. Cf. Ɖɛ̀ ma ɖè ajigán sɔn afɔ̀ mɛ. Traduction littérale : La prière ne retire pas les chiques du pied.

- Jɛxlí zín nɛ̌ bó t’alɔ jí : Nǔ mɛ tɔn kpɛvi ɔ wɛ nɔ sù mɛ nukunmɛ. (P. 113) Traduction littérale : Un moucheron est en érection et pose la main sur son pénis : Si petit qu’il soit, ce qui est à nous doit bénéficier de notre considération. On n’est pas loin de la parabole des talents !

i) Question : Est-ce que nos Hounnon (prêtres du culte Vodun) Armand Elisha, Hinhami G. HOUNKPATIN, et notre ami, Maurice Anagonou, chercheur en tradition africaine, peuvent nous fournir d’autres éléments du même ordre pour nous aider à mieux connaître notre ancien testament à nous, la culture et la religion traditionnelle africaines ? Si oui, ce sera à eux d’animer le café rencontre du 26 décembre 09, en attendant que fin janvier le P. Pierre Saulnier nous apportent des compléments à ce qu’ils auront dit.

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