Albert GANDONOU commente le discours du Pape BENOÎT XVI à Ratisbonne (suite 4) [Bulletin CPCM n°022 du 15 février 2007 ISSN : 1659-5114-03-01-2001]
Article mis en ligne le 7 novembre 2009
dernière modification le 8 novembre 2009

par L’administrateur
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Benoît XVI : « La déshellénisation apparaît d’abord en lien avec les fondements de la Réforme du XVIe siècle. Les réformés se sont situés face à la tradition scolastique de la théologie, qui avait totalement systématisée la foi sous la détermination de la philosophie, pour ainsi dire une détermination étrangère de la foi par une pensée qui n’émane pas d’elle. La foi n’apparaissait plus comme Parole vivante et historique, mais comme domiciliée dans un système philosophique. La ‘scriptura sola’ recherche, à l’inverse, la forme originaire de la foi telle qu’elle est donnée originairement dans la Parole biblique. La métaphysique apparaît comme une assertion qui provient d’ailleurs et dont il faut libérer la foi, en sorte qu’elle soit de nouveau totalement elle-même. Avec une radicalité que ne pouvaient pas prévoir les réformés, Kant a fonctionné à partir de ce programme, quand il disait qu’il a dû écarter la pensée pour faire place à la foi. En cela, il a ancré la foi exclusivement dans la raison pratique et lui a dénié l’accès à la totalité de la réalité. »

Albert GANDONOU : « La Réforme, comme cela arrive souvent quand on veut changer le monde, a commencé en mystique pour finir en politique. Mais il faut garder en mémoire qu’elle est partie d’un noble et généreux mouvement : retrouver la pureté évangélique face à tant de corruptions et de compromissions, face à la marchandisation des sacrements, au trafic des indulgences ! Pourquoi le pape n’en dit-il rien ? Ce doit être pour la cohérence interne de son discours ! Mais ce qu’il en dit, cette revendication de la scriptura sola, reste aux yeux de beaucoup, encore aujourd’hui, une saine réaction historique de la part de Luther et des réformés contre l’excès de spéculation. Quant à Kant, il fait à sa manière le départ entre Athènes et Jérusalem ; il a permis ainsi à la pensée humaine de poursuivre sa marche en avant. »
Benoît XVI : « La théologie libérale des XIXe et XXe siècles apporta une deuxième vague dans le programme de déshellénisation, dont Adolf von Harnack est le plus éminent représentant. Au temps de mes études comme dans les premières années de mon activité académique, ce programme était aussi fortement à l’œuvre dans la théologie catholique. La distinction que faisait Pascal entre le Dieu des philosophes et le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, servait de point de départ. Dans ma leçon inaugurale à Bonn en 1959, j’ai essayé de m’en expliquer.
Je ne voudrais pas reprendre tout cela à nouveau ici. Mais je voudrais du moins essayer brièvement de faire ressortir la différence entre cette nouvelle et deuxième déshéllénisation et la première. Comme pensée centrale apparaît, chez Harnack, le retour à Jésus simple homme et à son simple message, antérieurs à toutes les théologisations et aussi à l’hellénisation : ce simple message représente le vrai sommet du développement religieux de l’humanité. Jésus a congédié le culte pour la morale. Il est finalement présenté comme le père d’un message moral plein d’amitié pour les hommes. L’enjeu fondamental, c’est d’accorder de nouveau le christianisme avec la raison moderne, justement en le libérant des éléments apparemment philosophiques et théologiques, comme la foi en la divinité du Christ ou au Dieu trinitaire. »

Albert GANDONOU : « Adolf von Harnack, l’Africain que je suis ne le connaissait pas. Mon dictionnaire des noms propres dit laconiquement de lui qu’il est un théologien luthérien et qu’il a insisté sur la primauté de la foi et de la piété sur le dogme. Cela me suffit pour bien l’entendre ! Merci au pape de me le présenter et de m’aider à mieux le connaître. A n’en pas douter, voilà un chercheur qui nous aide à aller de l’avant, à revenir aux sources de notre foi, à l’essentiel ! En revenir enfin à l’homme Jésus ! Il n’en était que temps ! C’est par sa vie d’homme que Jésus nous est accessible, qu’il nous apporte des lumières sur notre propre humanité. C’est ce que Marcel Légaut dit aussi ! Oui, la conversion, le changement de comportement, la métanoïa à laquelle il nous convie est bien de l’ordre de la morale et c’est elle et elle seule qui sauve notre monde. Pas les spéculations théologiques sur sa nature ou sur son essence ! Deux mille ans de gaspillés à spéculer, philosopher, métaphysiquer, théologiser, se battre, s’exclure, s’anathématiser, s’entredéchirer… presque pour rien. Heureusement qu’il y a eu les François d’Assise, les Jean de la Croix, pour s’occuper d’autres choses et former l’exception qui confirme la règle de notre égarement général et de nos dérives pitoyables ! »

Benoît XVI : « Dans la mesure où elle s’aligne ainsi sur une explication historico-critique du Nouveau Testament, la théologie a de nouveau droit de cité dans le cosmos de l’université : la théologie est, pour Harnack, essentiellement historique et ainsi rigoureusement scientifique. Ce qu’elle découvre sur le chemin de la critique de Jésus est pour ainsi dire l’expression de la raison pratique et par là elle a aussi sa place dans l’ensemble universitaire. A l’arrière-plan, on perçoit l’auto-limitation moderne de la raison, telle qu’elle a trouvé son expression classique dans les Critiques de Kant, mais telle aussi qu’entre temps elle a été radicalisée encore par la pensée scientifique.

Cette conception moderne de la raison repose sur la synthèse, confirmée par le succès technique, entre le platonisme (cartésianisme) et l’empirisme, pour le dire brièvement. D’un côté, on présuppose la structure mathématique de la matière, à savoir sa rationalité interne, qui rend possible de la comprendre et de l’utiliser comme force effective : ce présupposé fondamental est pour ainsi dire l’élément platonicien de la compréhension de la nature. De l’autre côté, il y va de la fonctionnalité de la nature pour nos intérêts, sur quoi seule la possibilité de la vérification ou de la falsification par l’expérience livre la certitude. Le poids entre les deux pôles peut être placé davantage sur l’un ou sur l’autre côté. Un penseur positiviste aussi rigoureux que J. Monod s’est décrit comme un platonicien convaincu, c’est-à-dire un cartésien.

Cela entraîne pour notre question deux orientations fondamentales. Seule la forme de certitude qui se donne dans le jeu concerté des mathématiques et de l’expérience autorise à parler de scientificité. Tout ce qui prétend être science doit se soumettre à ce critère. Aussi, les sciences qui se rapportent aux réalités humaines – telles que l’histoire, la psychologie, la sociologie, la philosophie – essaient de s’adapter à ce canon de la scientificité. Il est important encore, pour nos réflexions, que la méthode en tant que telle exclut la question de Dieu et la fait apparaître comme non-scientifique ou préscientifique. Mais par là, nous nous trouvons devant un rétrécissement du rayon de la science et de la raison qui doit être mis en question. »

Albert GANDONOU : « Il ne s’agit pas d’auto-limitation de la raison. Les connaissances de l’homme d’aujourd’hui lui permettent de renouer avec une saine modestie. Il a une juste idée de ce qu’il peut connaître et de ce qui est hors de la portée des capacités objectives de son esprit et de sa raison. Il ne dit plus : « Je finirai par expliquer ceci ou cela un jour » mais « Je sais exactement pourquoi je ne peux expliquer ceci ou cela ni aujourd’hui ni demain ». Le principe d’incertitude de Heisenberg et les théorèmes d’incomplétude de Kurt Gödel sont passés par là au XXe siècle tout proche. Le réel voilé ne nous est pas accessible, la matière profonde non plus. Ils sont de l’ordre du réel, de la matière ; mais les structures de notre esprit ne sont pas faites pour les appréhender. Mais les lumières qui nous manquent, ce n’est pas au pape que nous irons les demander. Il y a belle lurette que nous savons qu’en ce qui concerne le savoir il est logé à la même enseigne que nous, il n’est pas mieux loti. L’Eglise en tant que telle n’a pas qualité pour dire la vérité en science. On l’a vue, par exemple, s’emparer du modèle du Big Bang et, en 1951, la déclarer officiellement en accord avec la Bible. Puis, en 1981, à l’occasion d’une conférence sur la cosmologie organisée au Vatican, le pape « estima que c’était une bonne chose d’étudier l’évolution de l’univers après le Big Bang mais que nous ne devrions pas nous occuper du Big Bang lui-même parce que c’était le moment de la Création et donc l’œuvre de Dieu [1] » ! De quoi je me mêle ? a-t-on simplement envie de murmurer, certes avec toutes les précautions pour n’être entendu de personne. Non, c’est vers l’humanité en marche depuis la nuit des temps que nous nous tournons pour interroger toutes les cultures, toutes les traditions philosophiques et spirituelles du monde : celles de l’Occident qui perd sa morgue hellénistique, celles d’Orient, mais aussi celles d’Afrique longtemps et indûment niées, frustrées, bafouées, détruites… Oui, la théologie est essentiellement historique et ainsi rigoureusement scientifique. Ce n’est pas seulement Harnack qui le dit. Mais le théologien, dominicain et révérend Père Marie-Dominique Chenu. »

Benoît XVI : « Nous allons y revenir. Il faut d’abord constater qu’essayer de faire de ce point de vue une théologie « scientifique », le christianisme n’est plus qu’un fragment misérable. Mais nous devons dire plus : l’homme lui-même en cela est diminué. Car les questions humaines spécifiques : d’où venons-nous et où allons-nous, les questions de la religion et de la morale, ne peuvent pas trouver une place dans la raison communément définie par la « science » et doivent être transférées dans la subjectivité. La subjectivité décide à partir de ses expériences ce qui lui paraît supportable d’un point de vue religieux, et la « conscience » subjective devient finalement l’unique instance éthique.
Mais de cette manière, morale et religion perdent leur capacité de formation collective et relèvent de l’arbitraire. Cette situation est dangereuse pour l’humanité : nous le constatons en voyant les pathologies de la religion et de la raison, qui doivent nécessairement se manifester là où la raison est si réduite que les questions de la religion et de la morale ne relèvent plus de son domaine. Ce qui, dans les essais éthiques, provient des règles de l’évolution ou de la psychologie et de la sociologie est tout simplement insuffisant. »

Albert GANDONOU : « Terminus : tout le monde descend de ses grands chevaux ! La grande religion catholique apostolique et romaine qui croyait détenir les réponses à tout. Les sciences qui ont prétendu, surtout à partir du XIXe siècle, que par le tout déterministe elles allaient fournir des explications définitives à toutes les questions qui se posent à l’homme, apporter des lumières sur tout, en finir avec les ombres. Et nous retrouvons pour la première fois les voies d’une pauvreté et d’une humilité salutaires ! Les voies de la foi qui devraient toujours aller de pair avec celles de l’incertitude. Chrétien d’incertitude, voilà ce que Jean Sulivan se dit être. Nous n’avons pas meilleure expression pour nous définir. Fini les temps de la foi qui claironnait sa certitude plus fort que le savoir ! Fini aussi les temps de la science ou du scientisme qui claironnait sa certitude plus fort que la foi ! On sait aujourd’hui que notre univers ne s’explique pas par lui-même : il n’est pas ontologiquement suffisant. Il faut postuler d’autres niveaux de réalité, d’autres logiques au-delà du temps, de l’espace. La science admet de nos jours qu’il y a un autre niveau de réalité au-delà du temps et de l’espace, où nous ne mettrons jamais les pieds. C’est la théorie du « réel voilé » ou d’un « ordre impliqué » des physiciens Bernard d’Espagnat, en France, et de David Bohm, en Angleterre : les événements de la réalité ne sont pas tous descriptibles au moyen de concepts familiers. En 1982, a eu lieu, à l’Institut d’optique d’Orsay, dans le laboratoire du professeur Aspect, une expérience qui a permis de vérifier l’une des prédictions les plus extraordinaires de la mécanique quantique : celle de la non-séparabilité. Deux particules ayant interagi dans le passé restent unies par un lien non matériel ! En résumé, il s’agit d’une rupture avec le principe d’objectivité de la nature de Jacques Monod (Prix Nobel de médecine 1965). Il existe une dimension transcendantale dans le réel mais elle se tient hors de notre portée

Notes :

[1Stephen Hawking, Une brève histoire du temps, Paris, Flammarion, 1989, p. 146.

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