Albert GANDONOU commente le discours du Pape BENOÎT XVI à Ratisbonne (suite 3) [Bulletin CPCM n°022 du 15 février 2007 ISSN : 1659-5114-03-01-2001]
Article mis en ligne le 7 novembre 2009
dernière modification le 8 novembre 2009

par L’administrateur
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Benoît XVI : « La probité exige qu’on doive considérer ici que, au cours du Moyen Âge tardif, se sont développées en théologie des tendances qui ont fait éclater cette synthèse entre le grec et le chrétien. Contre le soi-disant intellectualisme augustinien et thomiste commence, avec Duns Scot, une position du volontarisme qui conduisit finalement à dire que nous ne connaissons de Dieu que sa ‘voluntas ordinata’. Au-delà, il y a la liberté de Dieu, en vertu de laquelle il aurait également pu faire le contraire de tout ce qu’il a fait. Ici se dessinent des positions qui peuvent être rapprochées totalement de celles d’Ibn Hazm et qui peuvent tendre vers l’image d’un Dieu arbitraire, qui n’est pas tenu par la vérité et le bien. La transcendance et l’altérité de Dieu sont placées si haut que notre raison, notre sens du vrai et du bien ne sont plus de réels miroirs de Dieu, dont les possibilités mystérieuses, derrière ses décisions effectives, nous restent éternellement inaccessibles et cachées. »

Albert GANDONOU : « Remise des pendules à l’heure, ce rappel de la transcendance de Dieu et de son ineffabilité. Nos bavardages sur Dieu sont trop prétentieux et souvent piteux. A quoi cela nous a-t-il avancés de déclarer, par exemple, Dieu unique en trois personnes ? Nous n’avons rien à attribuer à Dieu. Certes, Il est à la fois le tout Autre et le tout Proche, nous enseigne la Révélation. Mais cela ne fait pas de nous des savants, des professeurs de Dieu. Ce dont il s’agit est de l’ordre du relationnel et non pas de l’intellectualisme ni (encore moins) du dogmatisme. Encore que l’intellectualisme augustinien et thomiste soit loin de former un bloc monolithique : de l’évêque d’Hippone à Thomas d’Aquin, on est passé de la philosophie de Platon à celle d’Aristote. A l’intérieur même de l’hellénisme, on bouge, on évolue avec le temps, rien de statique : c’est là un bel exemple de l’historicité des théologies et des dogmes dont a parlé le P. Marie-Dominique Chenu et qui lui a valu tant d’ennuis avec le Vatican toujours porté sur des vérités définitives ! Nous parlons souvent de ce dont nous ne savons rien ou qui est en révélation continuelle et imprévisible. Au plan de la pure raison, rien n’a vraiment préparé les juifs au Dieu révélé par Jésus. Rien, surtout pas la Loi de Moïse. En vérité, il n’y a rien de plus rationnel que la loi du talion. Pour dire le vrai, la Miséricorde du Dieu de Jésus est proprement inimaginable, voire scandaleuse et insensée, qui nous invite, par exemple, à pardonner soixante-dix-sept fois sept fois et à tendre l’autre joue à notre offenseur surtout quand nous sommes plus fort que lui, ou à aimer les autres au prix de notre vie s’il le faut ! C’est pour cela que nous ne savons pas la mettre en pratique, nous nous voulons si raisonnables, si calculateurs ! Avec Jésus, les temps ont changé et une vérité nouvelle, un commandement nouveau a fait son apparition. Jésus nous invite instamment à déchiffrer les signes du temps : « Quand vous voyez un nuage se lever à l’ouest, vous dites aussitôt : Il va pleuvoir, et c’est ce qui arrive. Et quand vous sentez souffler le vent du sud, vous dites : Il va faire chaud, et c’est ce qui arrive. Hypocrites ! Vous êtes capables de comprendre ce que signifient les aspects de la terre et du ciel ; alors, pourquoi ne comprenez-vous pas le sens du temps présent ? » (Lc 12, 54-56). Un temps pour ceci, un temps pour cela : telle est la notion biblique du temps. Certains il n’y a guère appellent cela « vision dialectique du monde » ; mais les papes, à l’évidence, n’aiment pas cette expression et ils ont oublié la notion biblique du temps avec leur passéisme et leur conservatisme qui les amènent à passer à la trappe les acquis majeurs du Concile Vatican II ! Bientôt, avec Benoît XVI, l’Eglise catholique s’en retourne à la messe en latin ! »

Benoît XVI : « A l’encontre de cette position, la foi chrétienne a toujours affirmé fermement qu’entre Dieu et nous, entre son esprit créateur éternel et notre raison créée, il existe une réelle analogie, dans laquelle les dissimilitudes sont infiniment plus grandes que les similitudes, mais cela ne supprime pas l’analogie et son langage (cf. concile Latran IV). Dieu ne devient pas plus divin si nous l’éloignons dans un volontarisme pur et incompréhensible, mais le véritable Dieu est le Dieu qui s’est manifesté dans le Logos, et qui a agi et qui agit par amour envers nous. Certes, l’amour « surpasse » la connaissance et demande en conséquence de prendre en considération plus que la simple pensée (cf. Eph 3, 19), mais il reste néanmoins amour du Dieu-Logos ; c’est pourquoi le culte de Dieu chrétien est ‘logiké latreia’ – culte de Dieu en accord avec la Parole éternelle et avec notre raison (cf. Rm 12, 1). »

Albert GANDONOU : « Le véritable Dieu, pour le chrétien, n’est pas le Dieu qui s’est manifesté dans le Logos (qu’est-ce à dire, si ce n’est de la pure spéculation ?) mais le Dieu qui a agi et agit par amour envers nous. Notre Dieu, c’est le Dieu qui a agi et agit par la libération concrète des esclaves sortis d’Egypte et par l’exemple de la vie d’homme de Jésus. Jésus est né dans une crèche et non dans un palais, il a résisté aux tentations et, de la sorte, a choisi de vivre non pas pour lui-même mais pour les autres. Cet amour est vie et non pas Logos, verbe ou abstraction gnoséologique. On n’est pas chrétien quand on n’est pas capable d’oubli de soi et de partage pour que les autres aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. Surtout les plus pauvres des autres. L’Eglise en Afrique n’a pas tellement brillé par l’amour mais par son catéchisme du Dieu unique en trois personnes. Elle a fait bon ménage avec les esclavagistes et les colonisateurs, elle fait bon ménage avec les grands de notre société d’aujourd’hui, tout en déversant par-dessus nos têtes plein d’abstractions et de spéculations métaphysiques sur l’Enfer, les Limbes, le péché originel, l’Immaculée Conception, l’Infaillibilité du pape... Au demeurant et à dire le vrai, s’agit-il d’être chrétien ou bien d’être simplement homme en voie de s’accomplir, de devenir qui il est, … ? La révélation n’est-ce pas le témoignage de celui qui est advenu parfaitement à lui-même…et de comment il y est arrivé pour lui-même…et bien sûr pour ceux qui « s’intéressent » à lui… ? Etre chrétien est-ce un objectif en soi ou simplement la caractéristique de ceux qui ont eu la chance de rencontrer ce personnage hors du commun qui vit encore… ? »

Benoît XVI : « La rencontre intime qui s’est réalisée entre la foi biblique et les interrogations de la philosophie grecque n’est pas seulement un événement concernant l’histoire des religions, mais un événement décisif pour l’histoire mondiale qui nous concerne aussi aujourd’hui. Quand on considère cette rencontre, on ne s’étonne pas que le christianisme, bien qu’il soit né et ait connu un développement important en Orient, ait finalement trouvé son véritable impact grec en Europe. Nous pouvons aussi dire, à l’inverse : cette rencontre, à laquelle s’est ensuite ajouté l’héritage de Rome, a fait l’Europe et reste au fondement ce qu’on peut appeler à juste titre l’Europe. »

Albert GANDONOU : « Cette civilisation européenne dont le pape semble si fier, c’est la chrétienté, le christianisme sociologique. Voici ce qu’en dit le théologien Claude Geffré : « on peut parler du christianisme comme d’une religion qui a commencé il y a vingt siècles, une religion historique. A l’intérieur de cette histoire du christianisme, il y a eu une époque que l’on a appelée la chrétienté ; elle s’ouvre au début du IVe siècle ; c’est un certain type de christianisme, une modalité du christianisme historique qui est révolue, et il a fallu attendre pratiquement le XXe siècle pour qu’elle se termine [1] . » Rien à voir avec la christianité. « Qu’est-ce donc que la christianité ? C’est un certain être-christique plus universel, c’est le cas de le dire, que les frontières du christianisme, telles qu’elles se trouvent déterminées par des dogmes, par des sacrements, par une institution. En termes théologiques, et au nom même de l’Ecriture, on pourrait affirmer que l’esprit du Christ est omniprésent, qu’il coexiste avec l’être humain – l’esprit du Christ, que l’on peut entendre au sens du Christ ressuscité, n’étant pas un autre que l’esprit de Dieu qui souffle depuis qu’il y a des hommes, intimement mêlé à cette histoire de l’humanité.
A partir du moment où l’esprit du Christ assume cette expression anthropologique que j’appelle la christianité, je pense qu’il s’agit là d’un certain universel, susceptible d’être partagé par tout homme, et même par des hommes qui n’ont pas entendu parler de Jésus-Christ et qui ignorent le Sermon sur la montagne. C’est une certaine manière d’être, une certaine manière de se situer, par rapport à autrui surtout. Il y a là une réelle universalité du christianisme. Mais si vous me parlez du christianisme comme religion nécessairement liée à une culture - je ne dirais pas à la culture occidentale, mais à la culture méditerranéenne – ce christianisme-là ne peut pas avoir la prétention d’être universel. En tout cas, du point de vue théologique, j’insiste toujours sur le fait que l’on ne peut absolument pas identifier l’universalité de droit du Christ -envisagé non pas comme fondateur d’une tradition particulière, mais comme inaugurateur de l’événement de la Nouvelle Alliance entre Dieu et les hommes – avec l’universalité supposée du christianisme comme religion issue de Jésus [2] . »

Benoît XVI : « Cette thèse – que l’héritage grec critiquement purifié appartient à la foi chrétienne – fait face à l’exigence d’une déshellénisation qui domine de façon croissante le débat théologique depuis le début de l’époque moderne. Si l’on y regarde de plus près, on peut observer que ce programme de déshellénisation a connu trois vagues, sans doute liées, mais pourtant différentes les unes des autres dans leur fondement et dans leurs buts. »

Albert GANDONOU : « L’héritage grec critiquement purifié appartient à la foi chrétienne. Ce n’est pas vrai. L’héritage grec critiquement purifié ou non n’appartient pas à la foi chrétienne mais à l’humanité. La preuve, les juifs l’ont pris en compte et d’une belle manière bien avant les chrétiens. Puis ils se sont appliqués à faire la part des choses, à ne rien phagocyter. Les arabes, les musulmans aussi ont eu recours au fameux Logos grec ! La déshellénisation est un signe des temps. Tout change, tout évolue. L’hellénisme a fait son temps : est-ce si difficile à admettre ? La chrétienté aussi a fait son temps, comme l’a dit le théologien, Claude Geffré. Pour le pape, cela peut être difficile à admettre, et cela se comprend aisément : la chrétienté est la base de son pouvoir. Mais que nous le veuillons ou non, nous sommes en exode, et nous le demeurerons jusqu’à la fin des temps ! Notre entendement même du christianisme est appelé à évoluer. C’est bien ce qu’a compris le concile Vatican II et c’est ce qui conduit Claude Geffré à théoriser la « christianité », à la suite de Pannikar. »

Notes :

[1Claude Geffré, Profession théologien. Quelle pensée chrétienne pour le XXIe siècle ? Entretiens avec Gwendoline Jarczyk, Paris, Albin Michel, 1999, p. 50.

[2Ibidem, p. 50-51.

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