Albert GANDONOU commente le discours du Pape BENOÎT XVI à Ratisbonne (suite 2) [Bulletin CPCM n°022 du 15 février 2007 ISSN : 1659-5114-03-01-2001]
Article mis en ligne le 7 novembre 2009
dernière modification le 8 novembre 2009

par L’administrateur
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Benoît XVI : « Cette rencontre était depuis longtemps en marche. Déjà le nom de Dieu très mystérieux émanant du buisson ardent, qui sépare ce Dieu de tous les dieux aux noms multiples et le nomme simplement l’Être, est une contestation du mythe, qui n’est pas sans analogie interne avec la tentative de Socrate de dépasser et de surmonter le mythe. Le processus commencé au buisson ardent parvient à une nouvelle maturité à l’intérieur de l’Ancien Testament durant l’Exil, où le Dieu d’Israël, alors privé de pays et de culte, se proclame comme le Dieu du ciel et de la terre et se présente avec une simple formule, dans la continuation de la parole du buisson ardent « Je le suis ». Avec cette nouvelle confession de Dieu s’opère de proche en proche une clarification qui s’exprime efficacement dans le mépris des idoles, lesquelles ne sont que des ouvrages fabriqués par les hommes (cf. Ps 115). »

Albert GANDONOU : « N’est-ce pas Nietzsche qui voyait en Socrate un décadent [1] ? Que de littérature pour exprimer une chose simple : la mise en conformité de la foi chrétienne des premiers siècles avec la raison grecque, avec la science triomphante du temps, à son niveau le plus élevé ! Est-ce pour justifier le figement, l’immobilisme, le refus d’en évoluer, le dogmatisme sclérosant ? On doit à la vérité de reconnaître que la sagesse grecque a atteint des sommets inégalables non seulement avec les Pythagore, les Socrate, les Platon, les Aristote avant l’ère chrétienne, mais aussi aux premiers siècles du christianisme avec les Epictète au IIe siècle, les Plotin au IIIe siècle. Ce dernier avait tout d’un mystique, tout païen qu’il était. Conclusion : la vie mystique n’est pas le propre du christianisme. Il y a eu, par exemple, de grands mystiques musulmans dont on ne parle pas assez, de grands soufis dont le pape en tout cas ne dit rien : Hasan Basri (mort en 772), Ragi’a al-‘Adawiyya (VIIIe siècle, morte en 801), la chantre de l’amour pur, Abu Mansur Ibn Husayn al-Hallaj (v. 858-922), Ibn Arabi (1165-1240) dont « la doctrine est centrée sur la théorie du Logos [2] ».

Benoît XVI : « C’est ainsi que la foi biblique à l’époque helléniste, s’étant opposée avec une extrême vigueur aux autorités hellénistes qui voulaient faire adopter par la contrainte les manières de vivre des Grecs et le culte de leurs divinités, alla de l’intérieur à la rencontre de la pensée grecque en ce qu’elle avait de meilleur pour un apaisement réciproque, telle qu’elle s’est en particulier réalisée plus tard dans la littérature sapientielle. Aujourd’hui, nous savons que la traduction de l’Ancien Testament de l’hébreu en grec réalisée à Alexandrie – la Septante – est plus qu’une simple traduction du texte hébreu (appréciée peut-être de façon pas très positive) ; à vrai dire, il s’agit d’un témoin textuel indépendant et d’un pas spécifique important de l’histoire de la Révélation, par lequel s’est réalisée cette rencontre d’une manière qui acquit une signification décisive pour la naissance et l’expansion du christianisme. En profondeur, il y va, dans la rencontre entre foi et raison, des lumières et de la religion authentiques. A partir de l’essence de la foi chrétienne et en même temps à partir de l’essence de l’hellénisme, qui s’était fondu avec la foi, Manuel II a pu effectivement déclarer : Ne pas agir « avec le Logos » est en contradiction avec la nature de Dieu. »

Albert GANDONOU : « Cette mise en conformité de la foi avec les lumières de la raison et de la science du temps, savoir l’hellénisme, c’est vrai, les juifs l’ont réalisé avant les chrétiens. Mais cela ne va pas sans poser de problème, surtout si on l’exalte à ce point, comme fait Benoît XVI. « Le mouvement philosophique parmi les Juifs commença à Alexandrie vers le IIe siècle av. J.-C., par suite de leurs rapports étroits avec leurs voisins grecs. Le premier produit littéraire important de ce mouvement est le Livre de la Sapience, qui dénonce les idolâtries et les usages des païens et exalte la Sagesse. Tout ce livre respire un monothéisme élevé et une croyance obstinée en un Dieu personnel ; il est donc conforme à l’esprit du Judaïsme. Mais l’influence de la philosophie grecque sur l’auteur n’est que trop évidente. La « sagesse » de ce livre est tout à fait différente de la « sagesse » des Proverbes : elle est objectivée et représentée comme un être intermédiaire entre Dieu et le monde, comme ce qui « envahit et pénètre toutes choses » (7, 24). Nous avons là, à n’en pas douter, une parenté avec l’esprit du Portique, avec la Raison qui agit en toutes choses (Logos). Plus nettement grecque encore est la doctrine qui veut que le monde n’ait pas été créé ex nihilo (à partir de rien), mais à partir de quelque matière informe (11, 17). Absolument contraire à l’enseignement du Talmud, mais en harmonie avec le platonisme, on y trouve (9, 15) la doctrine que l’âme vient dans le corps après une autre existence et s’y sent à l’étroit comme en une prison [3] . » Voilà, en tout cas, une analyse qui me parle en tant que disciple du Galiléen : je ne suis ni stoïcien ni platonicien, et je tiens à ce que l’on fasse clairement le départ entre Athènes et Jérusalem [4] ! Le platonisme, en effet, « considère le corps comme un tombeau et une prison, l’âme doit s’en séparer parce qu’elle est parente des Idées éternelles, notre vrai moi est purement spirituel [5] ». « Pourquoi donc ne reste-t-on pas là-haut ? Telle est la grande question plotinienne [6] . » On connaît, dans les premiers temps du christianisme, l’hostilité des philosophes non chrétiens, sous l’influence de ce platonisme, au mystère de l’Incarnation. La Septante, cette traduction de la Bible de l’hébreu en grec, n’est pas allée, non plus, sans ambivalence, ni concession à la culture dominante, l’hellénisme, dont le prestige était si grand à cette époque-là. C’est, par exemple, dans la Septante que, pour la première fois, le mot hébreu alma qui veut dire simplement jeune adolescente est traduit par vierge dans Isaïe 7, 14. Jérôme, l’auteur de la Vulgate qui s’est pourtant dit si soucieux de l’hebraica veritas a produit sur ce verset d’Isaïe un raisonnement tiré par les cheveux et visant à montrer pourquoi la Septante avait eu raison de donner à alma le sens de bethula : « … Quand le texte dit : le Seigneur vous donnera lui-même un signe, ce doit être quelque chose d’inouï et d’étonnant. Or si c’est une jeune fille ou une jeune femme qui enfante, comme le veulent les juifs, et non une vierge, de quel signe pourra-t-on parler, puisque ce nom concerne l’âge, non l’intégrité physique [7] ? » Voilà qui est bon à prendre pour les stoïciens et surtout pour les platoniciens, l’intégrité physique : la sexualité est une impureté, une violation de l’intégrité physique, la chair n’est rien que mauvaise, pas question de sa résurrection ni d’incarnation !... Mais il s’agissait de traduire simplement ce qui est écrit et non de complaire à qui que ce soit ! De traduire alma par jeune fille ! On sait que la Septante fut rejetée par les juifs à l’approche du IIe siècle de l’ère chrétienne, à une époque où d’autres traductions étaient entreprises en Palestine sous l’impulsion de rabbins, traductions qui avaient leur préférence et leur assentiment. Au demeurant, le plus grand et le plus illustre représentant de la philosophie juive alexandrine est Philon (v. 30 av. J.-C.-v. 45 apr. J.-C.). « Il fut le premier à se donner pour tâche de réconcilier la théologie scripturaire juive et la philosophie grecque. La majeure partie de son œuvre énorme est faite de commentaires (des sortes de midrashim) sur la Bible hébraïque, dans laquelle il croyait naïvement trouver toutes les idées qu’il avait empruntées aux Grecs, surtout à Platon. Dans cette optique, il fit appel à la méthode de l’interprétation allégorique. (…) L’exode, par exemple, n’a pas été raconté pour qu’Israël puisse se rappeler la rédemption miraculeuse dont il a été l’objet de la part de Dieu, mais comme une exhortation à s’arracher à ce qui trouble l’esprit. Le Sabbath n’a pas pour but de rappeler à l’homme la Création et l’Exode, mais de lui faire honorer le nombre mystique sept [8] . » Ainsi, Philon d’Alexandrie, surnommé « Philon le Juif », contemporain de Jésus mais aussi de Paul, a réinterprété la Bible pour la mettre en conformité avec le platonisme. Marcel Légaut à ce sujet s’est posé une question qui peut être éclairante pour nous : « Comment se fait-il que Paul ne soit jamais allé en Egypte qui était un endroit où le judaïsme était vigoureux, où l’intellectualité était puissante ? Pour moi, l’intellectualité de la région d’Alexandrie était suffisamment forte pour qu’elle soit hérétique ! Paul ne va pas en Egypte, parce qu’il y a là une doctrine construite, en opposition avec celle que pouvait connaître Paul. À Alexandrie, il y a Philon, et toute une école, extrêmement puissante. Et quand Paul dit : j’ai été partout, il ne fait pas allusion le moins du monde à l’Egypte, parce que c’était déjà hérétique ! C’est d’ailleurs une grosse difficulté de notre histoire des origines chrétiennes : les documents qui n’étaient pas chrétiens ont été brûlés, de sorte que ne restent que des documents canoniques. Quelle perte [9] ! » Mais voici très exactement ce qu’on peut lire au sujet de Philon d’Alexandrie dans le Dictionnaire de l’Antiquité : « Ses conceptions religieuses étaient éclectiques, mais son œuvre la plus importante fut le développement d’une interprétation allégorique des Ecritures, qui lui permit de découvrir de nombreuses traces de la philosophie grecque dans l’Ancien Testament. Ses travaux eurent une forte influence sur la pensée du christianisme grec tardif et contribuèrent à créer une médiation entre la philosophie (y compris le néo-platonisme) et le christianisme [10] . » Philon d’Alexandrie exerça peu d’influence sur la pensée juive mais il est jusqu’à nos jours porté au pinacle par les chrétiens, en particulier les catholiques, qui le rééditent encore régulièrement. Les Pères de l’Eglise s’inspireront abondamment de lui, en particulier de sa conception du Logos, émanation de Dieu et créateur de toutes choses. Jean, l’auteur du 4e évangile, a dû être allé à son école…En effet, et il faut le rappeler avec force, « la principale contribution de Philon à la pensée philosophico-religieuse est sa conception du Logos (Parole). Prolongeant l’idée du Livre de la Sapience, Philon développa la notion grecque de Logos, y voyant une personne qu’il appelle « le second Dieu » et parfois « le fils de Dieu », et qui est l’instrument de la Création et de la Révélation divines, ainsi que de l’activité immanente de Dieu dans l’univers. Pour Philon, le Logos est nettement inférieur à Dieu, et n’est donc pas identique au Logos du dogme chrétien, « la Parole faite chair ».Dieu lui-même, pour Philon, est non seulement immatériel, mais encore exempt de tout attribut et de toute qualité. (…) La notion philonienne de Logos était radicalement étrangère au Judaïsme. Le Dieu de la Bible est un Dieu vivant, non l’Être impersonnel de la métaphysique grecque. (…) De plus, l’idée que le Logos est un second Dieu semblait porter atteinte au monothéisme absolu de la religion juive ; sa méthode allégorique, qui faisait de l’Ecriture un simple manuel de métaphysique grecque, n’était pas plus acceptable par le Judaïsme. (…) les saints Livres sont avant tout une révélation de la volonté de Dieu, et non un guide pour la contemplation extatique du Divin. De plus, en allégorisant toutes les parties narratives de la Bible, Philon la dépouillait de tout le sens historique et national qu’elle avait pour le peuple juif et sa destinée [11] . » Mais revenons à l’auteur du quatrième évangile et à son fameux prologue. Cela est troublant de savoir que, comme Benoît XVI, Plotin considérait, à juste raison, ce prologue comme un texte philosophique (« c’est-à-dire un phénomène de culture grecque »), même s’il est écrit par un barbare [12] ! « Dans les années qui suivirent sa conversion, Augustin d’Hippone a, dans son livre Sur la vraie religion, confronté platonisme et christianisme. A ses yeux l’essentiel des doctrines platoniciennes et l’essentiel des doctrines chrétiennes se recouvrent [13] . » « Dans cette perspective augustinienne, le christianisme a bien le même contenu que le platonisme : il s’agit de se détourner du monde sensible pour pouvoir contempler Dieu et la réalité spirituelle, mais seul le christianisme a pu faire adopter ce mode de vie par les masses populaires. Nietzsche aurait pu s’appuyer sur Augustin pour justifier sa formule : Le christianisme est un platonisme pour le peuple [14] . » Alors, sur quelle base les papes s’opposent-ils aujourd’hui à une mise en conformité du christianisme avec les sciences humaines d’aujourd’hui ? Le marxisme, par exemple, avec sa théorie de la lutte des classes comme moteur de l’histoire, n’apporte-il pas un éclairage nouveau pour une meilleure compréhension de l’Exode (la sortie d’Egypte) et de l’engagement social de Jésus ? Pourquoi donc le Vatican fait-il tant de difficultés aux militants de la théologie de la libération ? »

Notes :

[1Nietzsche, Gai savoir.

[2Anawati (G.-C.) et Gardet (Louis), La mystique musulmane, Paris, Librairie philo. J. Vrin, 1961, p. 58.

[3Epstein (Isidore), Le Judaïsme, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1969, pp. 85-86.

[4Titre d’un ouvrage de Léon Chestov.

[5Hadot (Pierre), Plotin ou la simplicité du regard, Paris, Gallimard, 1997, p.25.

[6Idem, p. 111.

[7Idem, p. 111.

[8Epstein (Isidore), Le Judaïsme, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1969, p. 186.

[9« Rencontre avec Marcel Légaut » in Quelques nouvelles, n° 191, juillet-aout 2006, p. 7.

[10Université d’Oxford, Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, Robert Laffont, 1993, p. 760.

[11Epstein, Ibid., pp. 186-187.

[12Hadot (Pierre), Qu’est-ce que la philosophie antique ? Paris, Gallimard, 1995, p. 355-357.

[13Hadot (Pierre), Qu’est-ce que la philosophie antique ? Paris, Gallimard, 1995, p. 375-376.

[14Hadot, Ibid., p.377.

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