Albert GANDONOU commente le discours du Pape BENOÎT XVI à Ratisbonne (Bulletin CPCM n°022 du 15 février 2007 ISSN : 1659-5114-03-01-2001)
Article mis en ligne le 7 novembre 2009
dernière modification le 8 novembre 2009

par L’administrateur
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Benoît XVI [1] : « C’est pour moi un moment émouvant de me retrouver une fois encore à l’université et de pouvoir y tenir une fois encore une conférence. Mes pensées se retournent de même vers les belles années au cours desquelles, après une belle période à l’Institut supérieur de Freising, j’ai commencé mon activité académique comme enseignant à l’université de Bonn. C’était encore le temps – 1959 – de l’ancienne université. Pour les différentes chaires il n’y avait ni assistants, ni secrétaires, mais en revanche des rencontres directes avec les étudiants et avant tout des professeurs entre eux. Dans les salles des enseignants, on se rencontrait avant et après les cours. Les contacts avec les historiens, les philosophes, les philologues, et naturellement aussi entre les deux facultés de théologie étaient très vivants.

Chaque semestre avait lieu ce qu’on appelait un ‘Dies academicus’, au cours duquel les professeurs de toutes les facultés se présentaient devant les étudiants de l’ensemble de l’université : ainsi devenait possible une réelle expérience de l’Universitas. A travers toutes les spécialisations, qui nous laissent parfois muets les uns envers les autres, nous faisions l’expérience de former cependant un tout, et qu’en tout nous travaillions avec la même raison dans toutes ses dimensions, avec le sentiment que nous avions à assumer une responsabilité commune dans l’usage correcte de la raison – voilà ce que l’on pouvait vivre. »

Albert GANDONOU [2] : « On a plaisir à se le rappeler : Joseph Ratzinger est un grand universitaire. Mais ce n’est pas sûr que tous les universitaires soient de parfaits serviteurs de la raison. Newton, par exemple, était porté sur les sciences occultes, tout grand savant qu’il était. »

Benoît XVI : « L’université était très fière de ses deux facultés de théologie. Il était clair qu’elles aussi, dans la mesure où elles s’interrogent sur la raison de la foi, accomplissent un travail qui appartient nécessairement au tout de l’‘Universitas scientiarum’, même si tous ne pouvaient pas partager la foi dont les théologiens s’efforcent de montrer qu’elle s’ordonne à la raison commune. Ce lien interne avec le cosmos de la raison ne fut pas dérangé le jour où l’on entendit un de nos collègues déclarer que dans notre université existait une chose remarquable : deux facultés qui s’occupent de quelque chose qui n’existe même pas – de Dieu. Qu’à l’encontre d’un scepticisme aussi radical, il demeure nécessaire et raisonnable de s’interroger sur Dieu avec la raison, cela restait indiscutable dans l’ensemble de l’université. »

Albert GANDONOU : « Pour le pape, la théologie s’intéresse à « la raison de la foi » et à ce titre elle a sa place à l’université. Même si dans la communauté universitaire il peut se trouver des gens pour s’interroger sur le bien-fondé de l’objet de cette quête. Cf. l’histoire de la dent d’or racontée par Fontenelle au début du 18e siècle : beaucoup de traités « savants » ont été produits sur cette fameuse dent toute en or, avant qu’un orfèvre ne s’avise de s’assurer de son authenticité et ne découvre qu’elle n’était que plaquée or… Ce qui prouve bien que la réaction du professeur trouble-fête relève bien du rationalisme : s’assurer du fait avant d’y disserter est un principe de base du rationalisme. »

Benoît XVI : « Tout cela m’est revenu à l’esprit lorsque récemment j’ai lu une partie du dialogue publié par le professeur Khoury (de Münster) entre l’empereur byzantin lettré Manuel II Paléologue et un savant persan dans le camp d’hiver d’Ankara en 1391, sur le christianisme et l’islam, et sur leur vérité respective. L’empereur a sans doute mis par écrit le dialogue pendant le siège de Constantinople entre 1394 et 1402. On peut comprendre ainsi que ses propres exposés soient restitués de façon bien plus explicite que les réponses du lettré persan. Le dialogue s’étend à tout le domaine de ce qui est écrit dans la Bible et dans le Coran au sujet de la foi ; il s’intéresse en particulier à l’image de Dieu et de l’homme, mais aussi au rapport nécessaire entre les « trois Lois » : Ancien Testament – Nouveau Testament – Coran. Dans mon exposé, je ne voudrais traiter que d’un seul aspect – au demeurant marginal dans la rédaction du dialogue –, un aspect en lien avec le thème foi et raison qui m’a fasciné et me sert d’introduction à mes réflexions sur ce thème.

Dans le 7e dialogue édité par le professeur Khoury (‘dialexis’, « controverse »), l’empereur en arrive à parler du thème du ‘djihâd’ (guerre sainte). L’empereur savait certainement que dans la sourate 2, 256, il est écrit : « Pas de contrainte en matière de foi » – c’est l’une des sourates primitives datant de l’époque où Mohammed lui-même était privé de pouvoir et se trouvait menacé. »

Albert GANDONOU : « Existe-t-il un écrit chrétien des trois 1ers siècles comparable à ce verset coranique ? Mohammed privé de pouvoir et menacé, puis Mohammed au pouvoir. On peut établir un parallèle entre cette situation de Mohammed et l’histoire du christianisme. A ses débuts, le christianisme a eu besoin, pour exister, d’un contexte de liberté religieuse, de liberté de foi (au moins relative cf. les persécutions sous Néron puis sous Dioclétien) ; mais après son passage au pouvoir, à la faveur de la conversion de l’empereur Constantin 1er, il a usé amplement de contrainte contre les religions dites païennes et contre les « hérétiques ». Voir les critiques et les reproches du rhéteur païen Libanios (314-v. 393) contre les agissements et les saccages des moines chrétiens contre les temples païens [3] . Voir le « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » de la répression de l’hérésie albigeoise ou cathare (1208-1244). Voir la répression de Galilée, pourtant si croyant, si catholique mais aussi si rationnel, si scientifique… Voir, plus près de nous, le soutien, sous prétexte de lutte anticommuniste, à des dictateurs sanguinaires et prédateurs des ressources de leurs pays comme Mobutu, Eyadéma, Augusto Pinochet [4] … »

Benoît XVI : « Mais l’empereur connaissait naturellement aussi les dispositions inscrites dans le Coran – d’une époque plus tardive – au sujet de la guerre sainte. Sans s’arrêter aux particularités, comme la différence de traitement entre « gens du Livre » et « incroyants », il s’adresse à son interlocuteur d’une manière étonnamment abrupte au sujet de la question centrale du rapport entre religion et contrainte. Il déclare : « Montre-moi donc ce que Mohammed a apporté de neuf, et alors tu ne trouveras sans doute rien que de mauvais et d’inhumain, par exemple le fait qu’il a prescrit que la foi qu’il prêchait, il fallait la répandre par le glaive. »

Albert GANDONOU : « Provocation inutile et surtout sans raison, par l’empereur Manuel II Paléologue interposé. Voir l’éditorial de Mgr Parisot in Grands Lacs, n° spécial, Namur, 1946 : c’est seulement par la contrainte de la colonisation que le christianisme a pu triompher au Dahomey à la fin du XIXe : « avec l’expédition française de 1892-1894, (…) la masse païenne se laisse alors aborder et entamer. La mission a fini de végéter. Elle va croître et grandir. » Dans la liberté, les peuples du Dahomey et de la Côte dite des esclaves ont rejeté, « pendant trois siècles », le christianisme perçu comme l’excroissance d’une culture étrangère [5] n° 21 et Henri Labouret et Paul Rivet, [6], Institut d’Ethnologie, Travaux et Mémoires, t. VII, Paris, 1929.]] . »

Benoît XVI : « L’empereur intervient alors pour justifier pourquoi il est absurde de répandre la foi par la contrainte. Celle-ci est en contradiction avec la nature de Dieu et la nature de l’âme. « Dieu ne prend pas plaisir au sang, et ne pas agir raisonnablement (‘sunlogô’) est contraire à la nature de Dieu. La foi est un fruit de l’âme, non du corps. Donc si l’on veut amener quelqu’un à la foi, on doit user de la faculté de bien parler et de penser correctement, non de la contrainte et de la menace. Pour convaincre une âme raisonnable, on n’a besoin ni de son bras, ni d’un fouet pour frapper, ni d’aucun autre moyen avec lequel menacer quelqu’un de mort. »

Albert GANDONOU : « L’empereur ici ne fait que rejoindre l’humanisme et ses propos sont une remise en cause autant de l’islam que du christianisme des croisades. »

Benoît XVI : « La principale phrase dans cette argumentation contre la conversion par contrainte s’énonce donc ainsi : Ne pas agir selon la raison contredit la nature de Dieu. Le professeur Théodore Khoury, commente ainsi : pour l’empereur, « un Byzantin, nourri de la philosophie grecque, ce principe est évident. Pour la doctrine musulmane, Dieu est absolument transcendant, sa volonté n’est liée par aucune de nos catégories, fût-elle celle du raisonnable ». Khoury cite à l’appui une étude du célèbre islamologue français R. Arnaldez, affirmant qu’« Ibn Hasm ira jusqu’à soutenir que Dieu n’est pas tenu par sa propre parole, et que rien ne l’oblige à nous révéler la vérité : s’Il le voulait, l’homme devrait être idolâtre » (1).

Albert GANDONOU : « Ne pas agir contre la raison contredit la nature de Dieu. C’est vrai et c’est faux. Ne réduire Dieu à aucune de nos catégories : Dieu est transcendant et nous ne connaissons rien de sa nature, de son essence, à vrai dire ; mais nous pouvons connaître son comportement envers nous si nous nous fions à la révélation et surtout à ce que Jésus nous enseigne de lui par l’exemple de sa vie. L’amour auquel il nous invite, par exemple, n’a rien de raisonnable. Il s’agit au contraire d’un grand paradoxe qui confond notre raison. La miséricorde du Dieu Abba est purement scandaleuse pour la raison humaine. Cf. l’hymne à l’amour de Paul. Au demeurant, la raison ne s’arrête ni à Platon ni à Aristote. Ceux-là n’étaient que des pionniers d’une raison et d’une rationalité qui suivent leur cours jusqu’à nos jours, jusqu’aux questionnements et aux découvertes de la science des temps modernes à laquelle l’Eglise s’est plus d’une fois fermée, au nom de la Bible, au nom de ses dogmes, et non de la raison grecque. Voir les persécutions que l’Eglise fait subir régulièrement à ses propres théologiens : le dominicain Johannes Eckart (v. 1260-v.1327), philosophe et mystique ; le dominicain Marie-Joseph Lagrange, « fondateur de l’Ecole biblique et archéologique de Jérusalem en 1890 » et « promoteur de l’intervention de la critique historique dans l’exégèse des textes bibliques : ses intuitions ne seront vraiment reçues et acceptées par l’Eglise qu’après sa mort, dans la seconde moitié du XXe siècle [7] » ; le P. Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) qui a justement tenté une réconciliation entre la science (avec notamment son concept d’évolution) et la foi ; le dominicain Marie-Dominique Chenu (1895-1990) dont on n’a pas apprécié l’insistance sur l’historicité des théologies et des formules dogmatiques ; le dominicain Yves Congar (1904-1995), pionnier de l’œcuménisme... Et, l’Eglise peut-elle avec sérieux se prétendre rationnelle et raisonnable, elle qui a pratiqué l’Inquisition et l’autodafé pendant de longs siècles (voir Voltaire - apôtre des lumières de la raison-, Candide), elle qui n’a eu qu’indifférence pour un homme de foi et de raison de la trempe de Marcel Légaut qui a eu le mérite de prendre à bras le corps les problèmes que nous pose le modernisme. »

Notes :

[1Le discours du pape est la traduction française du journal La croix, qui a obtenu le texte du Vatican. Texte traduit de l’allemand par Marcel Neusch. Ce discours a été prononcé le 12 septembre 2006 à l’Université de Ratisbonne en Allemagne.

[2Albert Gandonou, universitaire béninois, fondateur de « Chrétiens pour changer le monde », mouvement qui a fêté son dixième anniversaire du 17 au 24 février 2007 au Togo et au Bénin.

[3Université d’Oxford, Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, Robert Laffont, 1993 pour la trad. fr, p.208.

[4Grâce à ce soutien de l’Eglise, du gouvernement américain, de Margaret Tacher, et à la faveur de la justice bourgeoise, Pinochet vient de mourir paisiblement dans son lit ce dimanche 10 décembre 2006. On vient de l’apprendre, il a planqué neuf tonnes de lingots d’or dans une banque à Hong-Kong (ce qui fait pour lui seul et pour les siens, l’équivalent de cent quatre-vingt-dix millions de dollars) et une banque américaine vient d’être condamnée à une amende de seize millions de dollars pour avoir caché les avoirs de Pinochet qu’elle détenait. Ces malfaiteurs qui ruinent la vie des peuples ont l’impunité garantie jusqu’ici au Bénin où, avec la démocratie bourgeoise, ce que nos dirigeants détournent à longueur d’années se chiffrent à des vingtaines de milliards de francs CFA. Et l’Eglise les bénit, les protège au quotidien contre la juste colère du peuple. Par la voix de ses porte-parole les plus patentés, elle crie : Pas de vindicte populaire ni de justice révolutionnaire ! Ne publiez surtout pas de noms de pilleurs ! Laissez faire, laissez faire la justice qui est aux mains de ces mêmes bandits… Amen ! (Lire la chronique de Roger Gbégnonvi dans La Nouvelle Tribune, n° 1158 du lundi 11 décembre 2006.)

[5Lire [[Chrétiens pour changer le monde

[6Le royaume d’Arda (Allada) et son évangélisation au XVIIe siècle

[7Geffré (Claude), Profession théologien, Paris, Albin Michel, 1999, p. 310.

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