Postface du manifeste de CPCM par Edith Delos"
Article mis en ligne le 7 novembre 2009

par L’administrateur
Imprimer logo imprimer

"Il y a trop de discours sur Dieu, Jésus, le christianisme... Si M. Paulin Toutché, ton ami, veut vraiment publier un livre avec ton texte, il est nécessaire que soit présenté celui qui parle, l’auteur du texte." Telle est, à la nouvelle que le n° 018 du bulletin de liaison de CPCM va bientôt être dûment édité, la première réaction d’Edith Delos, présidente de l’association des amis de Jean Sulivan, présente à Cotonou pour le 5e colloque international du mouvement. Devant la réticence d’Albert Gandonou à parler de lui-même, elle a accepté de bonne grâce l’invitation de Paulin Toutché pour écrire cette présentation, quitte à se faire aider en cas de lacunes qui ne sauraient manquer. Voici son texte qui constitue la postface du manifeste de CPCM.

BONNE NOUVELLE D’AFRIQUE !

Ce manifeste, profession d’engagement, écrit au Bénin, édité en Afrique, je l’ai lu pendant le colloque des 19, 20 et 21 décembre 2003 du mouvement « Chrétiens pour changer le monde » à Cotonou et pendant les deux semaines qui l’ont suivi en allant à Porto-Novo, Kétoukpè, Abomey, Djimé, Ouidah sur les traces de son auteur, Albert Gandonou, en contact avec la vie du pays aujourd’hui. Il m’a semblé que le parcours d’Albert et quelques éléments de l’histoire de son pays, voire de l’Afrique constitueraient un fil rouge pour certains lecteurs, notamment ceux du Nord, et j’ai accepté avec plaisir la proposition de Paulin Toutché de partager ce que j’ai découvert, ce que j’ai pu comprendre.

Albert Gandonou, né en 1950, est issu d’une famille de chasseurs/paysans animistes Goun, installés à la fin du XIXème siècle dans la campagne proche de Porto-Novo. Son père se convertit au catholicisme et devient catéchiste : c’est une vocation et un métier. Sa mère exerce un petit commerce de subsistance. Précarité des ressources et distance d’avec la vie du village en raison de cette foi chrétienne et de la séparation avec le monde du Vodun.

1960 marque l’indépendance du Dahomey. Cela ne change rien concrètement pour Albert. Il entre en 6ème et intègre le petit séminaire de Porto-Novo. Fils de catéchiste et bon élève, l’évêque, Mgr Noël Boucheix, conseille et facilite cette vocation qui lui est « donnée ». De là, à l’âge de 15 ans, en 4ème, date de sa première rébellion : Albert la raconte dans Marx, Lénine… et pourquoi pas Jésus ? « Nous étions en 1963. Dans le village, on construisait au « bon Dieu » une église solide et belle. Cela coûtait de grands efforts aux « fidèles ». En ton âme de « chrétien », (Albert Gandonou, dans ce petit livre écrit en 1983, s’adresse à son père, poursuit le dialogue interrompu en 1979 par la mort et écrit « Je n’en doute plus, ces souvenirs constituent le fondement de ma personnalité, de ce que je suis aujourd’hui ») tu décidas de les aider et tu fis don de la totalité de tes gages de cette année-là (…).

Mon père, tu savais la situation difficile des « fidèles ». Elle était à peu de choses près la tienne propre. Et personne ne pouvait interpréter ton geste comme le signe d’un quelconque mieux-être qui cherchait à épater. Simplement, à ton avis, se priver pour la construction d’une église, il n’y avait pas de plus beau sacrifice que celui-là.

Mais hélas, monsieur le curé n’entendit pas les choses de cette oreille. Il ne te pardonna pas ta générosité « chrétienne » ni ton esprit de sacrifice. »

Parce qu’il se sentait remis en question par ce « simple » catéchiste, le curé, missionnaire français, fit tant et si bien qu’il obligea la famille à quitter ce village. Albert souligne que lui-même n’avait pas réalisé, à l’époque, l’importance de la stabilité des la vie des petites gens. Et même si c’est au village natal que revient la famille, la misère s’installe. « Dans ce milieu nouveau, l’inexpérience et divers aléas jouant, nous fûmes sans le sou. Réellement. Maman et toi aviez beau jouer des pieds et des mains. Et nous eûmes, comme il se devait, des créanciers sur le dos et, plus douloureux, l’omniprésence du rire des moqueurs. Aucun ami ou presque. Ton propre frère se gaussa de nous. Lui ne quitta jamais le sol natal et jouissait d’une petite fortune et des avantages de la stabilité. »

C’est alors qu’Albert, mu et ému par l’indignation - sentiment d’étonnement et de colère probablement – adresse au curé une lettre où il exprime toute sa révolte d’adolescent…

Le petit séminariste ne se sent pas différent des autres garçons de son âge. Puni, blâmé, menacé quand il sort en ville avec eux, il ne comprend pas la ligne de conduite qu’on veut lui inculquer.

C’est seulement au « moyen » séminaire de Djimé (proche d’Abomey), à partir de 1968-69 qu’il devient pieux. Jusqu’à une retraite au nord du Togo, à Alédjo, en juillet 1970, où il rencontre une jeune fille et découvre l’amour. Amour bien évidemment censuré par les maîtres du séminaire sans qu’il n’y ait de justification claire de cette exigence. La scission intérieure est créée. Cependant, il reste pour sa terminale à Djimé, questionnant sans relâche les enseignants, réfléchissant seul ou avec ses camarades. C’est là que, le 2 juin 1971, Christian Pryen, un professeur-séminariste au titre de la coopération, lui offre son exemplaire du Plus petit abîme de Jean Sulivan. Le livre, annoté dès la première lecture, montre bien que c’est une source qui l’a confirmé dans sa volonté de liberté tout en lui permettant peut-être de retrouver un jour la proximité de l’Evangile : « Je n’ai qu’une chose à dire : c’est que le christianisme détient les clefs de la liberté et qu’on ne s’en aperçoit pas assez » (Le plus petit abîme, p. 228).

Quelque chose en lui décide de prendre son temps et il intègre le grand séminaire de Ouidah, en octobre 1971. C’est une année qu’il se donne pour développer une libre-pensée. Il explique lui-même combien certains enseignants n’étaient pas dupes de l’aspect « prêt-à-penser » obligatoire de leur enseignement. L’abbé Gaspard, chargé de faire connaître les courants de la pensée contemporaine, annonçait avec une emphase théâtrale : « Et maintenant voici le point de vue de l’Eglise » et tous les bics se posaient… De ces années 70-72 demeurent aussi d’indéfectibles amitiés. Sans doute pourrait-il dire comme Sulivan : « Ma seule intrigue est l’amitié. » J’ai rencontré plusieurs de ces amis d’Albert, anciens séminaristes. Chacun a suivi un chemin personnel mais il y a une reconnaissance mutuelle profonde entre eux.

En juin 1972, toute sa promotion (onze avec lui) quitte le grand séminaire, peut-être sous son impulsion. Il en a parlé avec précision et humour dans le n° 14 de la revue Rencontres avec Jean Sulivan et il ajoute : « Oui, avec le recul, je le vois bien aujourd’hui : l’abbé Joseph Lemarchand, alias Jean Sulivan, est, pour le séminariste qui se cherchait mais aussi pour l’adulte qui cherche sa vérité, d’une efficacité incomparable. C’est un accoucheur qui sait vous faire naître à vous-même, l’air de ne pas y toucher, de s’occuper de lui-même, de se parler à lui-même. Bref, Sulivan est un ami avec lequel je ne suis pas tout le temps d’accord. Je crois qu’il ne le souhaite d’ailleurs pas. Mais c’est lui qui a mis mon esprit en route, m’a installé dans l’exode. »

A la rentrée universitaire, doté d’une bourse, il s’inscrit en fac de Lettres modernes. Il y retrouve bon nombre de ses camarades et, le goût du travail inculqué par les professeurs du séminaire aidant, ils vont constituer le groupe moteur des étudiants de cette première année. Sur le plan politique national, 1972 est une date clef. Toujours agité, le Dahomey a connu cinq coups d’Etat depuis l’indépendance, entre 1960 et 1972. Les putschs militaires se font le plus souvent sous le contrôle de l’ancien colonisateur. En 1972, Mathieu Kérékou est l’homme pressenti par la France pour stabiliser le pouvoir. Le 30 novembre, quand le président Kérékou annonce dans un long discours son programme, Albert Gandonou fait partie de ceux qui applaudissent à tout rompre : « La caractéristique fondamentale et la source première de l’arriération de notre pays est la domination étrangère. L’histoire de cette domination est celle de l’oppression politique, de l’exploitation économique et de l’aliénation culturelle… ». Il comprendra un peu plus tard le marché de dupes de cette pseudo-révolution. Toujours est-il qu’il s’engage tout de suite dans le militantisme syndical inspiré du maoïsme en vogue officiellement… Expérience nouvelle dans laquelle il se retrouve vite : « J’avais enfin l’occasion de me dévouer pour les autres comme l’Evangile m’y a toujours invité, avec tous les risques que je ne voyais pas prendre par les prêtres plutôt installés dans le système dominant. » (courrier du 15/01/2004). Pendant l’été 1973, il a en charge l’organisation des jeunes de la sous-préfecture d’Avrankou (OJSPA), pour aider les paysans à prendre conscience et à réagir aux brimades de toutes sortes qu’ils subissent. Lui-même donne des « cours de vacances » organisés par l’UGEED (Union Générale des Elèves et Etudiants du Dahomey), syndicat très politisé et anti-impérialiste, piloté à distance par la FEANF (Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France), alors maoïste et communisante.

En 1973-1974, il est élu « responsable d’amphi » : délégué syndical de base à l’université. Il est dans une logique d’engagement, à distance du pouvoir en place. Cela se vérifie pendant son année dite de mission d’enseignement, qui est imposée aux étudiants en fin de premier cycle à l’université. En 1974-1975, Albert est nommé à Dassa-Zoumé, au centre du pays, avec des classes de 4ème et 3ème. Elu responsable de tous les étudiants en mission d’enseignement, il impulse plusieurs mouvement de grève pour des revendications matérielles. Il est ainsi amené à rencontrer, au nom de ses camarades, des ministres et diverses autorités.

Le discours d’Abomey du Président Kérékou, le 30 novembre 1974, est un coup de théâtre pour les diplomates et les notables du pays : « Le socialisme notre voie ! Le marxisme-léninisme notre guide ! Tout le pouvoir au peuple ! ». Cependant, il ne trompe plus tous les auditeurs. Cette fois, Albert fait partie de ceux qui sont lucides et qui ont compris qu’il s’agit d’une fuite en avant, d’un faux semblant.

Il sait désormais aussi que le syndicalisme ne suffit pas et, s’il s’y engage toujours, il est de ceux qui agissent pour l’émergence d’un parti communiste en bonne et due forme.

De retour à Cotonou pour l’année de licence, il est élu président du bureau de la coopérative universitaire, un cadre imposé par le gouvernement pour chapeauter tous les étudiants du Dahomey, devenu Bénin. Ceux-ci avaient été alertés par l’UGEED de l’investir pour échapper à sa mise sous tutelle. L’affrontement avec le pouvoir est dès lors inévitable : en mars 1976, le Président Kérékou lui-même convoque les étudiants élus et responsables. Albert et ses camarades résistent aux pressions pour les faire fléchir et si bien que la seule issue pour le Président est de les destituer arbitrairement. Il s’ensuit une révolte des étudiants à laquelle répond la répression du Gouvernement. Albert échappe alors de justesse à une arrestation.

C’est cette année qu’est née l’Union des Communistes du Dahomey (UCD) qui veut fédérer membres du parti et syndicalistes. Cela déclenche une fois encore une répression importante qui oblige nombre de responsables à s’exiler. Albert doit partir clandestinement en décembre 1976. Comme de nombreux compatriotes, il enseigne au Gabon où il restera jusqu’en 1980. Dès la création du PCD (Parti Communiste du Dahomey), en décembre 1977, Albert y adhère. En 1980, pour rejoindre d’autres militants en exil et être plus proche de son pays, il s’installe en Côte d’Ivoire. Plus secrètement, peut-être est-ce dû aussi à la mort de son père en mai 1979 : il se sent désormais responsable de sa mère et de ses frères et sœurs. Cette mort brutale annoncée par télégramme de trois mots : « Papa décédé accidentellement » et qui l’empêche de poursuivre le dialogue commencé et jamais achevé.

S’ouvre alors une nouvelle période de sa vie, me semble-t-il, toujours engagée, mais radicalement marquée par une lucidité politique plus grande et par la quête d’un sens collectif et individuel de la vie. En 1983, il publie sous un pseudonyme, aux éditions Silex installées à Paris : Marx, Lénine… et pourquoi pas Jésus ? un petit livre que j’ai déjà cité au début de cette postface. Il ne cite pas Sulivan et pourtant Sulivan est présent, c’est évident pour moi : assimilation profonde de cette lecture qui remonte à 1971 et qui l’habite comme l’habite l’Evangile. Je le cite : « Alors je reste chrétien. Je reste communiste. (…) Dans l’espérance contre toute espérance. Alors, comme un oiseau qui passe, je chante, je joue ma musique, en attendant de trépasser et d’être oublié. Alors, je jette une bouteille à la mer… »

Ces affirmations arrivent en final du livre dans lequel, bouleversé par la mort de son père, il se réapproprie l’Evangile comme « bonne nouvelle de la libération des hommes par Jésus-Christ ». C’est une relecture de l’Evangile qui élude toute transcendance de Dieu, qui s’applique seulement à retrouver le Magnificat, la parole nue, en dehors des oripeaux de la religion : c’est la « religion d’appel » (Marcel Légaut) qu’il a entendu dès son enfance à travers ses parents et qu’il reprend à son compte.

Quand je relis Le plus petit abîme, notamment les pages où Sulivan parle de son entrée en écriture, je ne peux m’empêcher de penser qu’Albert vit alors quelque chose de proche et que s’instaure alors pour lui un rapport nouveau à la vie. « La prière, j’ai cru savoir ce que c’était quand j’ai commencé à écrire : je me suis senti exister avec. Tu sais ce que dit Hegel : Aimer Dieu c’est se sentir dans le tout de la vie, sans limite à l’infini. Méfions-nous de ce dieu-là, Bernard, trop proche et trop naturel ! Mais alors j’étais en pleine nuit, le monde me blessait de partout, la pensée de la mort ne me quittait guère. Je suis libre, libre, me disais-je. Peux-tu comprendre ceci : être las, malade, découragé et des images montent des eaux profondes, des rythmes se forment, tu es dans la vie éternelle. Et qu’importe l’angoisse, un chant sort de toi, l’alléluia torrentiel, tu es hors de la source, séparé, incapable de t’abreuver, mais la source existe et tu chantes. C’est alors que je crus invoquer d’un cœur vrai. J’implorais le don d’écrire, j’écrivis, je devins capable de sacrifice. Pour écrire il faut être patient, consentir à perdre des amis, faire le désert. D’autres bâtissent. (…) On écrit pour dire non à ce qui est, oui à qui doit venir. (pp. 123-124)

En 1984 il publie Les eunuques, un livre largement autobiographique qui retrace l’engagement des années 74-75 et qui montre bien la tradition de rigueur et la « foi » des « organisés » comme il dit lui-même en même temps que l’ancrage populaire des manifestations de révolte : l’oman, en goun.

En 1985, toujours aux éditions Silex, paraît Fous d’Afrique, et, pour la sortie du livre, il vient pour la première fois en France pendant deux semaines. « A l’étranger vraiment », me dit-il. C’est une pièce de théâtre qui prône la nécessaire résistance à la corruption. Elle remporte le premier prix au Festival National de Théâtre Scolaire et Universitaire de Côte d’Ivoire, en 1986.

En 1988, une Convention est créée au Bénin : c’est un mouvement qui émane du PCB mais rassemble toutes les organisations démocratiques qui souhaitent un changement politique dans le pays. Albert est sollicité pour être l’animateur et le président du Comité de soutien de cette Convention au sein des Béninois de Côte d’Ivoire. En août 1989, il visite clandestinement ses responsables au Bénin et il reste en contact permanent avec eux. Il suit jour après jour la montée de la tension dans le pays avec le point culminant du 11 décembre 1989 où tout le peuple est dans la rue et le Président Kérékou contraint à la démission. La Convention doit prendre le pouvoir, mais c’est sans compter avec la France qui estime qu’il faut l’éviter à tout prix et qui suscite une Conférence Nationale en février 1990. Celle-ci est jugée comme une réussite exemplaire par la plupart des « observateurs ». Elle liquide le marxisme officiel du régime et rétablit l’ordre en faisant obligation au Président d’accepter de se retirer pour « sauver un certain désordre établi » et barrer la route au PCB. L’Eglise catholique, en la personne de Mgr de Souza, futur archevêque de Cotonou, président de cette Conférence nationale, a bien pris position, avec d’autres évêques, contre les abus de pouvoir du Président mais, objectivement liée au système néocolonial, elle fait le lit d’un faux renouveau.

C’est le moment d’une grande amnistie pour tous les exilés politiques. Albert, comme tant d’autres, revient. Lui, cependant, refuse toute indemnisation pour ces années d’exil. Il estime que son salaire à l’étranger a été supérieur à celui qu’il aurait eu au pays et que ce serait un abus de bien public. Qui plus est, il repart immédiatement en lutte contre la capitation levée sur chaque paysan et contre une taxe qui touche les femmes qui vendent sur les marchés. Le gouvernement du premier ministre, Nicéphore Soglo, technocrate chargé de restaurer l’économie et les finances, ne se soucie pas de l’extrême pauvreté dans les villages. Albert paie très vite son action avec les paysans : arrestation, prison, procès inique, condamnation à huit mois de prison ferme, amnistie en décembre 1998.

En 1991 ont lieu les élections législatives et présidentielles, de caractère démocratique, il faut le souligner. Cela conduit à un grand émiettement politique : les 64 députés représentent 24 partis… Et aux présidentielles, il y a 13 candidats dont le président sortant Mathieu Kérékou. Nicéphore Soglo qui a mené le pays sur la voie d’un certain redressement économique, est élu au second tout, devant Kérékou, avec 67% des voix. Cependant, l’économie du Bénin est sévèrement touchée, en janvier 1994, par la dévaluation de 50% du franc CFA décidée par les instances financières internationales et, s’il remporte encore de justesse les élections législatives de 1995, il est battu aux présidentielles de mars 1996 par Kérékou qui revient avec une Bible dans les mains…

Il faut ici rappeler que le Bénin est un pays où le surnaturel affleure partout : bois sacré, temples, divinités, Lègba à l’entrée des concessions pour la religion Vodun. Temples, églises ou mosquées nombreuses. Rassemblement impressionnant des Chrétiens célestes. Il n’est jusqu’au nom des entreprises qui marque l’emprise des religions : La Grâce, Gloire à Dieu, Don de Dieu, Dieu est capable, Dieu vainqueur, Un seul sauveur, Dieu suffit, Dieu bénit…

Et dans ce mouvement général, Albert Gandonou à la fois s’insère et se démarque. Comme ses camarades du Parti communiste, il dénonce la religion qui endort et donne bonne conscience mais, à leur différence, il souligne que c’est une incompréhension ou une trahison de Jésus de Nazareth qui a refoulé et altéré le message proprement révolutionnaire de l’Evangile.

Pour revenir au parcours d’Albert, disons qu’il reste toujours dans les marges de la société et de toute institution. A partir de 1992, il a le statut de professeur vacataire à l’université de Cotonou. Il obtient une bourse de la coopération française pour former un grammairien, mais il est « doublé » par une femme et sœur de ministres, qui se la voit attribuer indûment. L’ambassade de France préfère payer deux bourses plutôt que de trancher ce différend et le poste de grammairien est toujours vacant… même si Albert est titulaire du DEA en novembre 1996, soutient sa thèse en octobre 1999 et la voit publié aux éditions Karthala en 2002 : Le roman ouest-africain de langue française : étude de lange et de style.

Il continue à écrire des œuvres brèves, qui sont une façon de s’approprier l’histoire et la culture de son pays et de contribuer à l’émergence de l’intellectuel dissident, qui « rame à contre-courant » : en 1994, Louis Hunkanrin ou la grande France, et en 2002, Docteur Alex et son oncle le chasseur. Il s’engage aussi dans la formation, en leur langue maternelle, des adultes de son village, Kétoukpè, dans la mouvance de l’INIREF (Institut International de Recherche et de Formation), émanation du PCB. Il travaille ainsi, à sa mesure, à garder ce patrimoine d’une langue et de la vision unique du monde qu’elle porte en elle.

Maintenant ses séjours en France sont roboratifs : rencontres d’amis béninois toujours exilés, confrontation avec des hommes et des femmes qui essaient ensemble de réfléchir, de comprendre l’homme/l’anthropos, de donner un sens à leur vie : amis de Sulivan, de Légaut, de Jousse, de Lebret, groupes modestes qui pensent que l’on peut être « en marge pour être au cœur ». En mars 1997, après son séjour d’un an à Paris pour son DEA, il crée le bulletin de liaison du mouvement Chrétiens pour changer le monde en lien avec l’Association des amis de Jean Sulivan et il commence à organiser des colloques régulièrement, une fois au Bénin, une fois au Togo ; celui de ce mois de décembre 2003 est le cinquième.

Actuellement, Albert tente avec des amis béninois du pays ou travaillant encore à l’étranger de fonder un établissement privé d’enseignement supérieur, l’Institut Universitaire du Bénin (IUB). L’entreprise est un défi : convaincre les étudiants de la qualité de l’enseignement dispensé et demander une participation aux frais supérieure à celle de l’enseignement public en un temps de grave crise économique ; faire face à concurrence des universités catholiques ou américaines de la sous-région ouest-africaine et des universités canadiennes ou françaises.

Ainsi, ce manifeste est celui d’un homme d’action affecté par la situation politique, économique, sociale et spirituelle des hommes de son pays, mais aussi de tous les pays - tout particulièrement des petits et des pauvres. Il est l’aboutissement d’un engagement long. Il n’est pas le texte d’un théologien ni d’un homme de religion, mais d’un homme de foi - d’un homme qui se fie à Jésus et qui ne s’arrête pas de marcher. Il ne propose pas l’adhésion à un parti ni même à une association tout en étant conscient qu’on ne peut pas grand-chose tout seul. Je le ressens comme un appel à se lever, à agir, à vivre, à débattre du sud au nord. Je suis heureuse de le faire connaître avec les amis de Chrétiens pour changer le monde et avec ceux de Jean Sulivan.

Edith DELOS, présidente de l’Association des amis de Jean Sulivan.

Décembre 2003.

Forum
Répondre à cet article


Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.79.15